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Il n’est pas le genre d’homme d’Etat à aimer les gouvernements, ces « conglomérats » d’hommes et de femmes animés d’ambition personnelle bien plus que d’une saine perception de l’intérêt national, autrement dit de l’intérêt public. Des gens venus d’ailleurs ; de cette nébuleuse « politique » - faite de clientélisme au sein des partis, des ethnies, des lobbies… - qui lui reste étrangère.

 

« Une ambiance délétère où on vous pousse à agir dans un sens, aujourd’hui, et où on vous assassine pour cela, le lendemain » me disait-il, à Paris, à la suite des obsèques du « Vieux » en 1994, alors qu’il venait de décider de reprendre du service à Washington, au sein du FMI, plutôt que de retourner dans le chaudron ivoirien. Alassane D. Ouattara aime les staffs, les collaborateurs qui réfléchissent, font part de leur réflexion et exécutent professionnellement la tâche qu’il leur confie. Pas les gouvernements où chacun veut tirer la couverture à soi, se hausser du col, gratter quelques privilèges, avoir une vie privée sur fonds publics. Le « Vieux », qui savait que la politique relève de l’influence plus que de la compétence et qu’il faut, pour cela, savoir instrumentaliser les hommes qui l’ont en charge, savait aussi qu’ADO était l’homme de l’expertise, pas le roi du funambulisme.

C’est pourquoi il en avait fait un homme « extraordinaire ». Le mercredi 18 avril 1990, à l’occasion du conseil hebdomadaire des ministres, le chef de l’Etat ivoirien avait annoncé sa nomination, au titre de gouverneur de la BCEAO, comme président du « Comité interministériel chargé de l’élaboration et de la mise en application du programme de stabilisation et de relance économique ». L’information, ce mercredi-là, aurait eu toutes les chances de passer inaperçue si Radio-Treichville n’avait pas été mieux informée que les médias nationaux. Exceptionnellement, pour raison footballistiques (la retransmission par satellite d’un match de la Coupe d’Europe mettant en lice un club français), le JT avait été largement avancé. Selon le décret instituant le Comité interministériel, Ouattara rendait compte directement au chef de l’Etat.

C’était un job qui lui convenait. Le soir même, ADO annonçait brutalement que les mesures de redressement économique annoncées initialement par le gouvernement et prévues pour la fin du mois d’avril étaient suspendues. Cette « pause » visait à repenser le programme d’action. Vincent-Pierre Lokrou, qui participait au Comité interministériel, me dira alors : « C’est une cellule de crise. Les réunions sont continues [elles avaient débuté dès le jeudi 19 avril 1990]. Chacun de nous apporte, avec toute la diligence requise, les informations nécessaires au travail de ce groupe ».

C’est le style ADO : un « groupe » auquel on « apporte, avec toute la diligence requise, les informations nécessaires ». Autant dire que si, aujourd’hui, le staff du président de la République travaille à flux tendu, ce n’est pas le cas du gouvernement. Et c’est pourquoi le communiqué du conseil des ministres de ce jour, mercredi 14 novembre 2012, ressemble à un tsunami. 1 – Il est mis fin aux fonctions des membres du gouvernement nommés par le décret du 13 mars 2012. 2 – Le Premier ministre et les membres du gouvernement expédient les affaires courantes. Fermez le ban, repos, quittez les rangs…

« Dissolution du gouvernement ». Il était 12 h 30 quand l’information a été communiquée par Amadou Gon Coulibaly, le secrétaire général de la présidence. De quoi couper l’appétit aux « grottos » du gouvernement ; qui, pourtant, n’en manquent pas.

Il y a tout juste douze ans, le mercredi 7 novembre 1990, le président de la République, Félix Houphouët-Boigny, nommait au poste de premier ministre (article 12 de la Constitution adopté… la veille, mardi 6 novembre 1990)… Alassane D. Ouattara. Le soir même, à la télévision, ADO annonçait la couleur : « Mon mandat est celui de la continuité avec un profond changement de mentalités et une mobilisation générale en vue de maintenir notre pays dans le peloton de tête de notre continent ». Et pour ne pas prendre au dépourvu ses futurs ministres, il avait d’ores et déjà souligné que les critères retenus seraient la compétence, la transparence, la rigueur, l’abnégation et la responsabilisation.

Il lui faudra vingt-trois jours pour constituer sa première équipe gouvernementale. Les négociations concernant les départs n’avaient pas été faciles. Le gouvernement passait de 29 membres (non compris le chef de l’Etat) à 19 (en comptant le premier ministre). Un gouvernement neuf : ils étaient 22 appelés à… partir. Et non des moindres. Trois ministres d’Etat se retrouvaient out : Auguste Denise, Mathieu Ekra et Emile Keï Boguinard. Ils avaient sauvé leur place lors du remaniement du 16 octobre 1989. Un an plus tard, ils s’en allaient à leur tour. Le chef de l’Etat pouvait avoir quelques contraintes personnelles vis-à-vis de ses plus vieux compagnons ; ce n’était pas le cas d’ADO sans passé politique ivoirien. Auguste Denise, ministre d’Etat depuis… 1959, était d’ailleurs décédé depuis plusieurs mois mais la nouvelle n’avait jamais été rendue officielle tant que les obsèques nationales dues au plus ancien compagnon du « Vieux » n’étaient pas organisées (et elles ne le seront jamais).

ADO s’expliquera sur la formation de son gouvernement. Il avait cherché, tout d’abord, « à éviter les ministères qui n’avaient pas d’attribution précise ; ensuite, à regrouper les activités des différents ministères au sein de départements plus homogènes ».

Pour ADO, la donne allait changer. Qui allait conduire au clash de 1993 et de 1999 avec le PDCI, de 2000 et 2010 avec le FPI. ADO n’est pas l’homme des partis. Je l’ai écris, au lendemain de la mort du « Vieux ». L’histoire d’ADO, c’est le destin d’un homme, expert économique et financier, appelé au pouvoir par Félix Houphouët-Boigny. Face aux contraintes internes et externes auxquelles était soumis l’Etat ivoirien, il lui a été imposé, pour réussir au plan économique, de s’affirmer de plus en plus comme un homme politique qui, finalement, parce qu’il était dépositaire d’un savoir-faire, d’une compétence et qu’il se situait au-dessus de la mêlée, allait succomber à la tentation du pouvoir. Mais, malgré ses compétences et sa vision moderne de l’Etat, il ne cessera d’être rejeté par le système en place. C’est ainsi que s’exprime pleinement la nature du système ivoirien de gouvernance : le pouvoir politique s’impose toujours au pouvoir économique à travers les composantes de l’Etat que sont la nomenklatura, les partis, l’administration, l’armée…

Les drames que la Côte d’Ivoire a vécu depuis cette époque n’ont pas pour autant modifié les comportements. Plus encore, ils les ont cristallisés. Il y a ceux qui se considèrent comme les héritiers du « Vieux » et estiment avoir été expropriés en 1999. Ceux qui ont été exclus du jeu politique de 1994 à 2002 et ont estimé, depuis 2010, pouvoir exercer pleinement leur hégémonie « sociale » : ils avaient du temps (et chacun sait que le temps c’est de l’argent) à rattraper. Il y a ceux qui estiment qu’ils étaient la seule alternance crédible et dont l’expérience a été tronquée dès les événements du 18-19 septembre 2002. Tout ce beau monde est aujourd’hui condamné, selon les mots mêmes du programme de Ouattara, à « vivre ensemble ». Mais cette cohabitation est faite de frustrations permanentes et donc de tensions qui briment l’action.

ADO a pris conscience que suffisance et insuffisance (dont on se gausse beaucoup, au sujet des ministres ivoiriens, un peu partout en Afrique francophone et ailleurs : les plus belles voitures, les plus beaux costumes, les plus belles chaussures, les plus belles valises, les plus luxueux hôtels… alors que le pays est encore « occupé » par des troupes étrangères) conduisaient à l’inconséquence et que la crédibilité de son action était remise en question. Et si on s’était trompé sur l’homme d’Etat qu’il pouvait être ? ADO vient de tirer les conséquences d’une situation politique profondément détériorée : « dissolution du gouvernement ». On attend la suite.

 

 

Tag(s) : #Politique

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