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Né à l'orée du XXe siècle à Bruxelles, Claude Lévi-Strauss, père du structuralisme, a imprimé une marque profonde dans la pensée contemporaine, tant dans les champs de l'ethnologie que de la sociologie, la philosophie, l'histoire ou la littérature. L'historien Pierre Nora a défini son ouvrage Tristes tropiques comme un «moment de la conscience occidentale».

Béatrice Roman-Amat.
«Je hais les voyages et les explorateurs»

Après des études de philosophie, le jeune Lévi-Strauss se tourne vers l'ethnographie. Il pressent dans cette discipline la possibilité de concilier ses passions pour l'empirisme de la géologie et pour la philosophie de la nature, la psychanalyse et la pensée marxiste, tout en échappant à l'aspect répétitif de la philosophie universitaire. «J'entrevoyais le moyen de concilier ma formation professionnelle et mon goût pour l'aventure», écrira-t-il plus tard. L'ethnologie n'est alors qu'une discipline naissante en France.

Lévi-Strauss s'installe au Brésil, pour devenir professeur de sociologie à l'université de Sao Paulo. Pendant les vacances universitaires de 1935, il part pour la première fois à la découverte de tribus indiennes du Brésil, parmi lesquels les Nambikwara et les Bororo du Mato Grosso, s'enfonçant profondément dans la forêt amazonienne. Il racontera ses premiers séjours d'étude dans Tristes tropiques quelques années plus tard.

Juif français d'origine alsacienne, Lévi-Strauss perd son poste avec l'avènement du régime de Vichy. Exilé aux États-Unis, à New York, pendant la Seconde Guerre mondiale, il se consacre à la rédaction de sa thèse, «Les structures élémentaires de la parenté», qui paraît en 1949. Il y définit le processus d'échange comme une constante structurante de l'esprit humain et explique que «la prohibition de l'inceste est le processus par lequel la nature se dépasse elle-même», le synonyme de l'entrée dans le monde de la culture. En 1955, la publication de Tristes Tropiques, qui frôle de peu le prix Goncourt, fait connaître les travaux de Lévi-Strauss au grand public. L'anthropologue élargit son propos à des réflexions sur l'Asie et l'islam...

En appliquant la notion de structure aux phénomènes humains, Lévi-Strauss devient l'initiateur d'un mouvement de pensée baptisé par les médias «structuralisme». Le philosophe Michel Foucault, le psychanalyste Lacan et le sémiologue Roland Barthes en seront les autres grands noms.

La culture selon Lévi-Strauss

Claude Lévi-Strauss définit sa théorie de la culture, fondée sur des structures symboliques inconscientes, dans une introduction à l'œuvre de l'anthropologue Marcel Mauss :

«Toute culture peut être considérée comme un ensemble de systèmes symboliques au premier rang desquels se placent le langage, les règles matrimoniales, les rapports économiques, l'art, la science, la religion. Tous ces systèmes visent à exprimer certains aspects de la réalité physique et de la réalité sociale, et plus encore, les relations que ces deux types de réalité entretiennent entre eux et que les systèmes symboliques eux-mêmes entretiennent les uns avec les autres ».

Pape malgré lui du structuralisme

Dans La Pensée sauvage (1962), Lévi-Strauss bat en brèche les idées héritées de Lévy-Bruhl (auteur de La mentalité primitive), qui opposait les «primitifs» incapables de conceptualisation et adeptes de la pensée magique, à la rationalité occidentale. Il s'oppose également à Sartre et à sa conception de la dialectique historique dont sont exclus les peuples sans écriture, prétendument sans histoire.

Pour Lévi-Strauss, toute société humaine s'organise selon des schémas symboliques inconscients. Contrairement aux humains «sains d'esprit», les aliénés sont porteurs d'un symbolisme qui n'appartient qu'à eux.

Au cours de ses nombreux voyages auprès de peuples dits «premiers», l'ethnologue s'intéresse aux moindres aspects de leur vie en société, tous régis par des codes, qu'il s'agisse des recettes de cuisine, des règles de politesse, de l'usage des parures et des masques ou de la narration des mythes. Il découvre des analogies entre des mythes amérindiens et grecs mais reste très prudent vis-à-vis de la notion d'universalité.

Penseur visionnaire par bien des aspects, Lévi-Strauss prévoit dès les années 1970 une mondialisation synonyme d'uniformisation, écrivant que «l'humanité s'installe dans la monoculture ; elle s'apprête à produire la civilisation en masse, comme la betterave». Pessimiste sur la possibilité de préserver les «fleurs fragiles de la différence», il ne manque pas d'observer en 1979 que «le marxisme est une ruse de l'histoire pour occidentaliser les peuples» !

En 2006, la création à Paris du musée du quai Branly, dédié aux Arts premiers dans leur diversité, est en quelque sorte l'aboutissement du travail de Lévi-Strauss pour faire reconnaître la valeur de ces civilisations d'Afrique, d'Amérique, d'Océanie et d'Asie.

Aujourd'hui membre de l'Académie française et docteur honoris causa de nombreuses universités de par le monde, du Congo aux États-Unis, Lévi-Strauss a traversé le XXe siècle en y faisant résonner son message profondément humaniste.

Les illustrations de l'article sont extraites de l'ouvrage : Saudades do Brasil (Claude Lévi-Strauss, Plon 2008).

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