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Les deux véhicules de l'Onuci, une jeep Toyota blanche armée d'une mitrailleuse 12,7 et un Hummer, roulent à tombeau ouvert. Ils filent en direction de Bahe-b, un village guéré, à huit kilomètres de Duékoué, la ville de l'Ouest ivoirien dans laquelle les combats interethniques ont été parmi les plus violents de la crise née après l'élection présidentielle du 28 novembre dernier.

Au volant de la jeep, le commandant Metboul, un Marocain d'une quarantaine d'années, est en poste depuis six semaines dans la ville. « Mon commandant, il faut venir vite. Des Dozos viennent d'attraper deux de nos frères. Ils vont les tuer ! », disait l'appel qui l'a mis en mouvement. L'alerte est sérieuse. L'officier sait qu'il n'a pas une minute à perdre. Les Dozos ont la réputation d'être intraitables. Chasseurs traditionnels, on leur attribue des pouvoirs magiques comme celui d'échapper aux balles. Ils sont protégés par une multitude de gris-gris qui leur donnent une apparence farouche.

La voiture du commandant pénètre sur la route défoncée de Bahe-b. Une foule l'attend, affolée. « Que se passe-t-il, les amis ? », leur demande-t-il. « Ce matin, des Dozos ont enterré des armes près de notre cimetière. Ils sont revenus tout à l'heure nous disant qu'ils avaient des informations sur la présence de caches d'armes dans le village. Ils ont fait mine de trouver les leurs et ont commencé à fouiller nos maisons. Ils ont arrêté deux de nos frères », lui explique le chef du village. « Où sont-ils ? », leur demande l'officier. « Là, à 200 mètres ! »

Le commandant, suivi de quatre de ses hommes, traverse deux cours avant de les trouver. Un homme est à genoux aux pieds de plusieurs guerriers portant de grandes nattes leur cachant la moitié du visage. Ils jouent avec leurs machettes et leurs couteaux. Deux portent une kalachnikov, un troisième a un fusil traditionnel. Leur chef, lunettes de soleil, chapeau bordé de gris-gris en forme de dents de fauves, le thorax moulé dans un tee-shirt, un short kaki couvert de queues de serpent et portant aux poignets et à la ceinture pas moins de sept téléphones portables, est en retrait.

IL APPELLE LE PORTE-PAROLE DES DOZOS.
L'homme à terre ne montre pas ses émotions. L'un des Dozos tourne autour de lui en faisant des moulinets avec une longue lame acérée, roulant les yeux et hurlant des imprécations. Un regard meurtrier, incontrôlable et imprévisible. Le commandant intervient vite, s'adresse à leur chef, demande des explications. Le chef n'apprécie pas. « Tu n'as pas d'ordres à me donner », lui lance-t-il, tandis que ses hommes encerclent les soldats de l'Onuci.

Le commandant garde son calme. « Je veux comprendre ce qui se passe, j'ai des ordres pour ça. Tu le sais bien. Je vais appeler ton chef. ». Le Dozo lui dit qu'il ne se passe rien d'important, qu'ils ont trouvé des armes, qu'ils ont arrêté les responsables. Pendant ce temps, les villageois, effarouchés, regardent de loin la scène. Le guerrier s'écarte de son chef, tourne autour des soldats onusiens en jouant avec sa machette, s'approche des villageois : « Je vais vous tuer, je vais vous égorger ».

Les villageois reculent. sauf un jeune homme d'une vingtaine d'années. Les deux hommes se regardent les yeux dans les yeux. Le guerrier écume de rage. Tout peut basculer. Le chef dozo le rappelle. Son guerrier se met à genoux : « Lance-moi sur eux, demande-moi de les tuer, et je les égorge tous, les soldats, les villageois, les Blancs ». Il se relève et tend sa machette en direction des villageois. « Les balles ne peuvent rien contre moi, avec ma machette, je vous tranche la gorge, à commencer par les soldats », dit-il en se retournant vers les casques bleus.

« C'est bon, c'est bon, calmez-vous », leur demande le commandant Mebtoul, tandis qu'il tente d'appeler le commandant local des Forces républicaines de Côte d'Ivoire, la nouvelle armée. Personne ne répond. Il appelle le porte-parole des Dozos. qui lui dit qu'il sera là dans une dizaine de minutes. La nouvelle calme les plus excités. Mais le chef aux téléphones portables aperçoit l'un des casques bleus filmant la scène sur son appareil numérique. « Arrête tout de suite, tu excites tout le monde. Pourquoi filmes-tu ? Pour nous accuser ? Range ton téléphone », lui lance-t-il. Le casque bleu s'exécute.

« NOUS SOMMES TOUS ICI POUR BÂTIR LA PAIX »
Le commandant de l'Onuci raccompagne les Dozos sur leur campement. Là, surplombant le village, ils sont une vingtaine. Des jeunes, le regard halluciné. À terre, le deuxième homme qu'ils retenaient prisonnier. Il a été sévèrement battu. « Nous le prenons avec nous », leur dit le commandant avant d'ajouter : « S'il y a des armes dans le village, travaillez avec les FRCI. Nous sommes tous ici pour bâtir la paix. Or, vos actions effrayent la population ». « Ce n'est pas toi qui nous commandes », lui lance l'un des jeunes gens.

Le porte-parole des Dozos arrive sur une moto. Ses hommes le saluent, un genou à terre. Après quelques minutes de palabres, il promet à l'officier onusien que ses hommes vont laisser le village en paix. Le malheureux prisonnier avec eux, les soldats onusiens retournent au cour du village. « Invulnérable aux balles, tu parles, je l'aurais bien aligné, lui et tous les autres », réagit entre ses dents l'un des soldats.

Ce soir-là, ils ont pu sauver deux vies mais l'homme le plus atteint doit être conduit à l'hôpital. Le porte-parole des Dozos arrive sur une moto. Ses hommes le saluent, un genou à terre. Après quelques minutes de palabres, il promet à l'officier onusien que ses hommes vont laisser le village en paix. Le malheureux prisonnier avec eux, les soldats onusiens retournent au cour du village. « Invulnérable aux balles, tu parles, je l'aurais bien aligné, lui et tous les autres », réagit entre ses dents l'un des soldats.

Ce soir-là, ils ont pu sauver deux vies mais l'homme le plus atteint doit être conduit à l'hôpital. Il ne peut plus se relever. « Ne vous inquiétez pas, dit le commandant au chef du village, nous allons patrouiller toute la nuit. Les Dozos ne reviendront plus. » Peine perdue. Des dizaines de familles ont déjà fait leur baluchon et quittent les lieux.

LES HUMANITAIRES SONT PRÉSENTS
« Nous sommes sans défense, dit une femme en tremblant, les Dozos tuent nos maris pour le compte des Allogènes qui veulent s'approprier nos terres. » Direction ? La Mission catholique de Duékoué. Sur le bord de la route surgissant dans le faisceau des phares de la voiture, des colonnes de villageois, des familles entières, baluchons sur la tête, gagnent la Mission. L'incident de Bahe-b aura fait fuir des centaines de Guérés.

Une nuit d'encre enveloppe la Mission catholique des Salésiens de Duékoué. Plus de 30 ?000 personnes sont réfugiées dans la cour défoncée gardée jour et nuit par les soldats marocains de l'Onuci. Les réfugiés dorment les uns sur les autres, recouverts parfois d'une étole, certains en caleçons, la plupart torse nu. La chaleur est épaisse, l'air suffoquant. Des enfants pleurent, des jeunes gens discutent sur un banc, les vieillards sont assommés de fatigue. Il y a un bourdonnement incessant, une rumeur qui ne s'arrête presque jamais.

« Ici, nous sommes sous la protection du Vatican, nous sommes sous la parabole de Dieu. Les prêtres nous protégeront », expliquent les réfugiés. Tenu à bout de bras par deux pères salésiens, le P. Cyprien et le P. Vincente, le camp de Duékoué est insalubre, asphyxiant et suffoquant. « Nous ne sommes pas préparés à un tel défi, constate le P. Cyprien, un Ivoirien de 43 ans, arrivé dans la région il y a à peine un an. Les humanitaires mettent en place des actions pour les soins et la nourriture. Ils passent la journée et rentrent dormir à Man, à une heure de route. Personne ne peut imaginer ce que c'est, de vivre dans ce capharnaüm étourdissant, nuit et jour. et depuis mi-décembre, pour certains. »

Les trois hectares de la mission se sont transformés en cour des miracles, composée de tentes, de baraquements de fortune. Les odeurs de cuisine s'y mêlent à celle des latrines, les cris des enfants au chour des vieillards pleurant leurs défunts. Beaucoup restent allongés toute la journée, d'autres font du commerce, jouent, téléphonent, se disputent, proposent leurs charmes ou volent leur voisin.

Et dès qu'il pleut, c'est le désastre ! Demeurer dans le camp est même devenu mortel pour les plus faibles. « La semaine dernière, on relevait cinq morts par jour : la fatigue, la diarrhée, la malnutrition, le manque de soins. les plus fragiles et les plus isolés tombent les premiers », ajoute le P.Vincente.

LE CONFLIT FONCIER A ÉTÉ DOUBLÉ, DONC, D'UN CONFLIT ETHNIQUE
« Nous préférons mourir ici que sous les coups des Dozos ou des Malinkés », répondent les déplacés, tous guérés. Depuis le début de la crise, ils sont persécutés par leurs ennemis, les Malinké. Duékoué, dans l'ouest de la Côte d'Ivoire, est la ville symbole des conflits interethniques qui déchirent le pays depuis une dizaine d'années. Ici, les persécutés d'hier sont devenus, depuis l'élection présidentielle de novembre 2010, les persécuteurs d'aujourd'hui.

Pour comprendre le drame qui se joue dans cette région, il faut se souvenir que depuis 2002, les Guérés, une ethnie aux différentes ramifications, « autochtone », après avoir vendu une partie de leurs terres à des étrangers, les « Allogènes », essentiellement des Malinkés, mais aussi des Burkinabés et des Maliens, ont voulu les récupérer. Un désir encouragé par l'ex-président Laurent Gbagbo pour qui la terre appartient d'abord à celui qui en est issu.

Les Allogènes, venus du nord, ont trouvé dans la rébellion une protection les encourageant à ne pas céder aux Guérés. Le conflit foncier a été doublé, donc, d'un conflit ethnique : tous les éléments d'une confrontation violente étaient réunis, d'autant que des hommes politiques soufflaient sur ces braises pour s'assurer des voix. Tout naturellement, les Guérés étaient du côté de Laurent Gbagbo et les Malinkés, du côté d'Alassane Ouattara et de ses Forces nouvelles.

Soutenus par des miliciens, profitant de la complicité discrète de l'armée ivoirienne, des Guérés ont mené la vie dure aux Malinkés depuis 2002. Jusqu'à l'offensive des FRCI, le 28 mars, le véritable maître de la ville était un jeune milicien, Colombo, un Guéré analphabète, jouant de la kalachnikov. Mais après le 28 novembre, les Malinké ont commencé à rendre la pareille aux Guérés, avec l'appui des Dozos.

LES MAISONS SONT DÉVASTÉES, LES PUITS POLLUÉS
Un premier coup de sang s'est produit le 16 décembre : « Nous avons accueilli ce jour-là 1 600 personnes. Tous des Guérés, quittant leur village après avoir été attaqués par des Malinkés ou des Dozos », explique le P. Vincente. Le 3 janvier, plus de 450 maisons sont incendiées, on dénombre 37 morts, 87 blessés. Le 28 mars, lorsque les FRCI s'emparent de la ville, tout le quartier guéré de Dékoué, le Carrefour, est pris d'assaut par les Dozos et des éléments « incontrôlés ». Selon les Guérés, ils ont subi une purification ethnique. Les Malinkés expliquent qu'à Carrefour, ils ont voulu tuer les miliciens et non les civils.

Un mois après, à Carrefour, on ne compte pas moins de trois charniers. Les maisons sont dévastées, les puits pollués. « Il y a encore un corps, là », montre Pierre, un réfugié de la Mission catholique. Plus de 30 000 personnes, toutes guérées, ont trouvé refuge dans la Mission. « Sans nous, constate le P. Cyprien, elles auraient sans doute trouvé la mort. Nous étions dans une situation qui rappelait le Rwanda. Mais aujourd'hui, on ne peut plus continuer ainsi. »

Mais les réfugiés ne veulent pas partir. Ils ne se sentent pas en sécurité hors de la Mission. Pourtant, un autre camp est sur le point d'être construit pour eux. « Les humanitaires le prendront en charge. Il sera adapté à vos besoins et à votre nombre », leur dit le P. Cyprien. « Mais Père, ce nouveau camp se trouve à proximité des Malinkés. Une fois tous réunis, ils vont nous massacrer », entend-il le plus souvent. Malgré la bonne volonté des deux salésiens et l'engagement de l'Onuci, la peur reste terrible et meurtrière à Duékoué.

LAURENT LARCHER

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