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Jeudi 31 mars 2011. Il est 14 heures quand j’arrive à la résidence du chef de l’Etat à Cocody. L’atmosphère est lourde et pour cause. Alassane Ouattara et son armée avaient annoncé, la veille « l’assaut final », sur la résidence du président Laurent Gbagbo. Les commentaires vont donc bon train. Chacun y va de son imagination quant à la façon dont cet assaut final va se faire. Cependant les forces de défense et de sécurité qui assurent la sécurité du chef d’Etat et de tout le périmètre de la résidence affichent une sérénité et une détermination à nulle autre pareille. « Vous n’avez rien à craindre. Rien n’arrivera au président Gbagbo tant que nous serons là. Nous sommes prêts et déterminés à faire face à toute forme d’agression », rassure l’un des éléments.

16 heures. Un phénomène naturel attire l’attention des populations abidjanaises dans le ciel. Le soleil sort de sa cavité et prenant la couleur bleue. Chacun l’interprète à sa manière. En ce moment, on annonce que le président Gbagbo qui était jusque-là dans sa chambre vient de descendre dans son bureau au rez-de-chaussée. Informé du phénomène naturel, il sort pour voir lui aussi le spectacle qu’offre le soleil. A ses côtés, outre son épouse, Simone Ehivet Gbagbo, première dame de Côte d’Ivoire, on reconnaît le ministre Don Mello, Sylvère Nébout, son conseiller chargé de la communication ; ses amis Ben Soumahoro, Victor Ekra et d’autres, Kouyo Téa Narcisse, son chef de cabinet, Marcelline Obodou et madame Alébé, ses secrétaires. Il y avait également son fils Michel Gbagbo et son gendre Stéphane Kipré. Malgré l’inquiétude qui habite son entourage, c’est un Laurent Gbagbo, souriant, serein, imperturbable et plein de vie que nous avons l’occasion de voir. Et comme à son habitude, il détend l’atmosphère en taquinant les uns et les autres et en racontant de petites blagues, mais aussi des histoires qui ne laissent personne indifférent. C’est ainsi que se tenant entre sa fille, Madame Kipré et le ministre Don Mello, et expliquant que les directeurs généraux sont mieux payés que les ministres, il donne l’exemple d’un directeur général nommé ministre sous le régime du Pdci-Rda. Il était heureux de cette nomination.

Mais quand il a reçu son premier bulletin de paie, il est allé voir le secrétaire général du gouvernement pour lui demander s’il n’y avait pas eu d’erreur. Puisque son salaire de ministre était nettement inférieur à celui qu’il touchait quand il était DG. Le président Gbagbo avait raconté cette histoire vraie pour corroborer les propos du ministre Don Mello qui s’évertuait à faire comprendre à un de ses amis qu’il était mieux payé en tant que DG du BNEPT qu’il ne l’était en tant que ministre. Après donc ces moments de détente, le président Laurent Gbagbo regagne son bureau.

Ma nuit la plus longue

Je décide de passer la nuit à la résidence du chef de l’Etat entre autres par curiosité journalistique. Je voulais être un témoin privilégié de « l’assaut final » des hommes d’Alassane Ouattara sur la résidence de l’ex-chef d’Etat.

Et les choses n’ont pas tardé. Dès 20 heures, les premiers coups de canon se font entendre. De façon simultanée, le trio Onuci, licorne et rebelle attaque sur plusieurs fronts. Les cibles, la résidence du chef de l’Etat, le palais de la présidence au Plateau, le siège de la RTI, le camp de la garde républicaine à Treichville, le camp de la gendarmerie d’Agban, le camp militaire d’Akouedo, les écoles de la gendarmerie et de la police à Cocody. Dans tous ces points stratégiques, les combats fond rage. Les coups de canon et les tirs à l’arme lourde fond trembler la maison. Pendant ce temps, une veillée de prière a lieu à la résidence. Elle prend fin à 4h du matin.

Pendant ce temps, les combats se pousuivent. Nous nous rendons au grand salon où se trouvait déjà le président Gbagbo. A ses côtés, le ministre Désiré Tagro, le chef de cabinet de la présidence Kouyo Téa Narcisse, le conseiller technique Gnahoua Zibrabi, le chargé de mission Kapo Laurent, le conseiller Georges Taï Benson et le cameraman Guézé. Malgré les coups de canon, le président Gbagbo reste égal à lui-même. Un homme calme, jovial et imperturbable. Il répond à des coups de fil venant notamment de l’extérieur. Des gens qui appellent qui, pour avoir de ses nouvelles, qui pour l’encourager et le soutenir. Au nombre de ces coups de fil, mon attention est retenue par celui de Pol de Dokui qui se trouve à Accra au Ghana pour des raisons de santé. « Pourquoi tu pleures ? » lui demande le président Gbagbo. « Soignes-toi et tu vas revenir quand tu seras guéri. Et puis nous allons vivre ensemble parce que c’est la vie qui nous intéresse », lui conseille. Se tournant vers nous le président Laurent Gbagbo nous explique que Pol Dokui veut rentrer pour mourir avec lui.

6 heures du matin, le 1er avril. Le point partiel des combats de nuit fait apparaître que les forces de défense et de défense et de sécurité font preuve d’héroïsme. Elles ont mis en déroute le trio Licorne-onuci-rebelles. Cependant, une poche de résistance se trouve à la RTI qui se trouve encore sous le contrôle des hommes de Ouattara. Le ministre Tagro propose au président Gbagbo, qui a veillé avec nous toute la nuit, d’aller se reposer. « Je vais y aller, mais j’entends que le commandant Dua me fasse le point de toute la situation », répond le président Gbagbo. Le ministre Tagro, quant à lui, indique qu’il ne rentrera chez lui que lorsqu’on lui aura dit que la télévision a été libérée. Les ordres sont immédiatement donnés pour que cela soit fait.

6h30 min, la bonne nouvelle tombe à la satisfaction générale. La RTI a été libérée. Le ministre Tagro peut alors, tout heureux, rentrer chez lui pour prendre un petit repos bien mérité après une nuit blanche passée en compagnie du chef de l’Etat.

Ainsi, le 1er avril, Gbagbo est encore au pouvoir. L’assaut final annoncé a échoué. Cette offensive marque cependant le point de départ d’un déluge de feu sur la résidence du chef de l’Etat de Côte d’Ivoire. Une opération désormais conduite à visage découvert par l’armée française et les forces des nations unies.

Le 2 avril, profitant d’un moment d’accalmie, je sors de la résidence du chef de l’Etat pour tenter de regagner mon domicile. Je marche. Dans la rue, aucune âme qui vive. Un jeune journaliste vivant dans les environs du siège du Pdci-rda à Cocody me reconnaît. Il m’héberge jusqu’au 11 avril. Je n’ai plus revu le président Laurent Gbagbo jusqu’à son arrestation. Mais ma conviction est qu’il est resté digne jusqu’au bout. Je reste convaincu qu’il est victime d’une grande injustice et que l’histoire lui donnera raison.


Tag(s) : #Politique
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