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Il ne reste rien de la République de Côte d’Ivoire. Tout a été dévasté et même des ambassades non africaines ont été victimes du tsunami qui, en quelques mois, a ruiné ce pays plus qu’il ne l’était déjà après dix années de co-gestion FPI-FN (le PDCI, le RDR et les autres n’ayant joué, pour l’essentiel, que les « utilités » pendant ce temps-là afin de ne pas gêner le combat des « chefs »).

Au niveau des entreprises, le bilan tient en un seul mot : « désastreux ». C’est le constat de Jean-Louis Billon, président de la Chambre de commerce et d’industrie de Côte d’Ivoire, dans l’entretien accordé à Cissé Cheick Ely (Nord-Sud, mardi 14 juin 2011). L’administration est dans un état de délabrement pire encore ; en Côte d’Ivoire comme à l’étranger, tout particulièrement au sein des ambassades mises en coupe réglée par leurs derniers occupants. Et les évêques de Côte d’Ivoire, réunis en assemblée plénière en ce week-end de Pentecôte, ont eu raison d’en appeler à l’Esprit saint ; dommage qu’ils ne l’aient pas fait plus tôt ; mais il est vrai qu’ils ont longtemps pensé que Dieu était dans le camp de Laurent Gbagbo et de son épouse.

Dans cette Côte d’Ivoire dévastée, Alassane Ouattara a bien du mal a trouver les hommes qu’il faut pour la remise en route de l’armée, de la police, de l’administration, de la diplomatie, de l’économie, des entreprises… Tâche d’autant plus délicate qu’il y a du monde dans la queue de ceux qui attendent une récompense pour n’avoir rien fait pendant dix ans, si ce n’est de rêver au jour où, enfin, ils pourront « manger ». Et bien des ex-Gbagboïstes sont prêts à la contrition contre un job rémunéré. Marcel Gossio, l’ex-directeur général du Port autonome d’Abidjan (PAA), après avoir fait fortune et l’avoir mise à l’abri, explique ainsi que, ayant « vu ce que c’est que la mort », il passe désormais ses journées à prier Dieu pour que « la Côte d’Ivoire retrouve la paix et la sécurité [et] que le pays se mette véritablement au travail. Alassane Ouattara est désormais reconnu comme le chef de l’Etat par les institutions ivoiriennes, il représente donc la Côte d’Ivoire. Il faut maintenant aller à la paix et à la réconciliation pour reconstruire le pays » (L’Inter du samedi 21 mai 2011). C’est extraordinaire que les démolisseurs en chef (et concernant Gossio, « ami et petit frère » de Gbagbo, le mot est faible : il serait, par ailleurs, impliqué dans « l’affaire du Probo Koala » et quelques autres) s’affichent maintenant comme des reconstructeurs !

Dans ce contexte, il ne faut pas s’étonner que Ouattara aille chercher ses hommes de confiance dans les maisons de retraite ou au fin fond des organigrammes de l’administration. Ce n’est pas le retour de « l’éléphant de Côte d’Ivoire » (cher à Henri Konan Bédié) mais des… mammouths. Marcel Zadi Kessy, 75 ans, ayant été nommé président du CES (cf. LDD Côte d‘Ivoire 0317/Lundi 16 mai 2011), il fallait lui trouver un remplaçant à la tête du groupe CIE-Sodeci, filiale de Bouygues. Il y en aura deux : Ousmane Diarra va présider la Compagnie ivoirienne d’électricité (CIE) tandis que Firmin Ahouné présidera la Société des eaux de Côte d’Ivoire (Sodeci). Ils ont l’avantage de bien connaître le groupe puisqu’ils siégeaient au conseil d’administration de la Sodeci depuis quelques décennies (et, en ce qui concerne Diarra, au conseil d’administration de la CIE depuis sa création en octobre 1990).

C’est dire que Diarra et Ahouné ne sont pas des jeunes hommes ; mais pas, pour autant, des têtes d’affiche des années Houphouët ou Bédié. Même s’ils étaient, déjà, à l’époque, des « élites ivoiriennes ». Cadres supérieurs de l‘administration, ils ont respectivement 77 et 76 ans et sont devenus des « hommes d’affaires » sans jamais être, véritablement, des « hommes politiques » (Ahouné, qui a fait sa carrière au ministère de l’Economie et des Finances y a terminé, me semble-t-il, comme directeur général des finances, mais il a été, également, un cadre du PDCI-RDA, membre de son comité directeur jusqu’en 1980, maire de la commune du Plateau à Abidjan sous Bédié).

Il y aura encore, dans les jours et les semaines qui viennent, des « inconnus » à découvrir dans la maison Côte d’Ivoire, notamment à la tête des entreprises stratégiques du pays et sans doute pas, là non plus, des « jeunes cadres » : la « génération Gbagbo » est totalement disqualifiée et la « génération Bédié » n’est pas, pour l’essentiel, en meilleure forme ; il ne reste donc que la « génération Ouattara » qui se confond avec la « génération Houphouët » et, du même coup, bien plus des mammouths que des éléphants et encore moins d’éléphanteaux.

C’est à la même problématique que Ouattara est confronté en matière diplomatique. Les ambassadeurs en poste étaient, quasi-exclusivement, des hommes liges de Gbagbo. Des politiques, parfois même des idéologues, peu de hauts fonctionnaires et moins encore de diplomates de carrière (ou si peu diplomates et tellement carriéristes). Lorsqu’il avait accédé au pouvoir, Gbagbo était confronté à la même difficulté ; mais vite résolue : il pouvait puiser dans le vivier de l’enseignement supérieur et, n’étant pas le « tombeur » de son prédécesseur, avait obtenu le ralliement de quelques personnalités des « anciens régimes ».

Bien avant de prendre ses fonctions, et fort du soutien de la communauté internationale, Ouattara avait entrepris de rappeler vingt-cinq ambassadeurs et non des moindres : Paris, Washington, New York… Quelques grosses têtes tombaient : Pierre Kipré, Charles Koffi, Alcide Djedje… Qu’il fallait remplacer. Et il n’était pas facile de trouver de grosses pointures ayant une réelle dimension internationale. Daouda Diabaté, un diplomate de carrière (mais déjà âgé de 63 ans) ambassadeur à Brasilia, a été nommé très rapidement à Washington. A Paris, c’est un « communicateur », en grande proximité avec les Ouattara qui, étant par ailleurs conseiller diplomatique du chef de l’Etat, gère actuellement l’ambassade : Ally Coulibaly (cf. LDD Côte d’Ivoire 0293/Jeudi 13 janvier 2011).

Si quelques ambassadeurs conservent leur poste après avoir fait allégeance (Alain Nicaise Papatichi Coffié à Pékin, Léon Kacou Adoum à Berlin) ou changent d’affectation (Charles Atchimon Aké passe de Rabat à Pretoria, Bernard Tanoh Boutchoué passe du Caire à Moscou, Sylvestre Aka Amon Kassi passe d’Alger à Brasilia, Thomas Yapo Atchpo passe de Tunis à La Haye, Odette Yao Yao Akissi Kan passe de l’Unesco à Madrid), les nouveaux promus sont des inconnus à quelques exceptions près. Parmi celles-ci Bernard Ehui Koutoua nommé à Lomé avec attribution pour Accra, 65 ans, professeur de philosophie, ancien lanceur de javelot, membre fondateur du MEECI, ancien membre du bureau politique du PDCI, secrétaire d’Etat et ministre au début des années… 1980, et Abdou Touré, professeur de sociologie et biographe de Ouattara, à Ouagadougou (cf. LDD Côte d’Ivoire 0311/Lundi 18 avril 2011).

Il reste encore à pourvoir des capitales et non des moindres ; mais l’information circule lentement (parfois elle ne circule pas du tout) et il est vrai qu’il n’est pas facile d’obtenir les agréments pour les ambassadeurs. La recherche de l’info sur les nominations en Côte d’Ivoire est actuellement un job à plein temps. C’est un job à plein temps, aussi, pour Ouattara que de nommer ses cadres. Sa marge de manœuvre politique (compte tenu de son alliance avec le PDCI) est étroite ; la réserve de compétences (et plus encore d’hommes et de femmes d’expérience) l’est tout autant. Il lui faudrait piocher dans la diaspora, mais il ne semble pas que celle-ci soit prête à lâcher la proie pour l’ombre. Du côté de la société civile comme des « intellectuels », il n’apparaît pas que la motivation soit forte. Pas encore assez de grain à moudre sans doute… Les « inconnus » ont le temps de se faire connaître.

Jean-Pierre BEJOT
LA Dépêche Diplomatique

Tag(s) : #Politique

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