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En apparence ces deux figures de proue de notre culture n’ont rien à faire ensemble ; ils ne se sont sans doute jamais rencontrés et n’ont jamais évoqué amicalement leurs souvenirs maritimes. Pourtant ils ont en commun d’avoir connu une première partie de vie vouée à la mer pour l’abandonner ensuite lui préférant une vie toute continentale que la mer continuera à imprégner, malgré eux.

 

Sue et Aubaret ont aussi en commun d’être des hommes de la première moitié du XIXe siècle, l’un né en 1804, l’autre en 1825, à la charnière de deux mondes, de deux époques, dans une Europe où « tout fut créé » (du moins pour les Européens ) et où, dans un essor économique sans précédent, l’ascension sociale et la notoriété étaient relativement accessibles. Éduqués sur fond d’Ancien Régime et d’aventure révolutionnaire puis impériale, ils quittèrent ce monde dans les balbutiements de la grande industrialisation, de l’énergique vapeur, des spectaculaires progrès de la connaissance hygiénique et médicale, des maladroites pétarades du moteur à explosion.

Marie-Joseph SUE - qui, plus tard se fit prénommer « Eugène » en hommage à son parrain - naquit en janvier 1804 à Paris, au sein d’une très aisée dynastie de médecins et de chirurgiens. Deux des trois témoins de l’établissement de son acte de naissance sont Eugène de Beauharnais, colonel, commandant de la garde des Consuls et sa mère Joséphine, « épouse du citoyen Bonaparte, Premier Consul de la République. » Son enfance est « dorée », comme l’écriront ses biographes, et se déroule dans le quartier de la Madeleine à Paris. Il est le fils du médecin-chef la Garde Impériale que les changements successifs de régimes politiques n’affecteront guère. Vif, intelligent mais dissipé et frondeur, il fait de médiocres études, puis, à peine adolescent, mène joyeuse vie, fait la noce et accumule les dettes. La vie parisienne l’enchante. Nous sommes sous la Restauration ; son père l’enjoint de poursuivre péniblement, et sans éclat, des études de médecine et le fait nommer « chirurgien-surnuméraire à l’hôpital de la Maison militaire du Roi », puis, excédé par son comportement, lui obtient un poste « d’auxiliaire médical » dans les troupes royales chargées de veiller sur l’Espagne où les libéraux se rebellent contre l’absolutisme de Ferdinand VII. Eugène Sue parcourt ainsi l’Espagne jusqu’à Cadix, mais il n’a aucune chance de devenir médecin, perd son temps et est affecté à l’hôpital militaire de Toulon, puis rentre à Paris, où il retrouve une bande de joyeux drilles composée de journalistes, d’écrivains et de musiciens. Au sein de laquelle ses meilleurs amis sont Adolphe Adam et Alexandre Dumas. Il commence à écrire des articles, son premier texte est publié en janvier 1826, trois autres suivront. Sa plume est acerbe, ses comportements suspects, son train de vie trop fastueux : il doit être éloigné.

Eugène Sue (1804-1857)

Eugène Sue (1804-1857)

Ce fils se fait décidément trop remarquer au goût de son père, il est nommé chirurgien auxiliaire de 3e classe de la Marine Royale et embarque, le 21 février 1826, sur la corvette de charge Le Rhône qui le mène pendant plus d’une année dans les Antilles, puis en Orient. Marin malgré lui, il apprend beaucoup, engrange toutes sortes de sensations, d’images, de connaissances qui plus tard lui serviront dans ses romans. Au printemps 1827, il passe sur la frégate Le Foudroyant qui l’emmène en Guadeloupe et vers les autres « îles à sucre ». Puis Le Breslaw l’emporte vers la Grèce en proie à une guerre d’indépendance. Fasciné, mais aussi écœuré, par la guerre et par les intrigues politiques, Sue demande à être débarqué en janvier 1828, ce qu’il obtient facilement et rejoint Paris. Après une dernière campagne en Martinique, il quitte définitivement la Marine au début de 1830.

Quatre années à peine de vie maritime, de navigation et de « service » sans aspérité : en mer il n’est pas question de faire le trublion. Les témoignages sont rares mais nous savons pourtant que cette période ne quittera jamais la mémoire d’Eugène Sue ; il débutera sa carrière littéraire par des romans dits « maritimes » dans le style anglais comme son premier récit, rédigé sous forme de nouvelle, paru en 1832 : Le parisien en mer. Ses expériences nourriront également de pittoresques portraits dans ses romans les plus connus : Le juif errant et surtout Les Mystères de Paris.
Dandy, Eugène Sue définitivement terrien, et surtout parisien, obtiendra de la Marine, en 1834, l’autorisation de consulter ses archives pour écrire une monumentale Histoire de la Marine française depuis le XVe siècle. Cet ouvrage prouve son attachement moral, et sensible, à cette institution. Il s’éteindra, en exil, à Annecy-le-Vieux en août 1857.

Gabriel, Louis, Galdéric AUBARET eut une vie plus sage. Il est né en mai 1825 à Montpellier dans une famille de juristes. Son enfance ne laissait rien présager de sa double attirance : l’Orient et la mer. Adolescent il fut influencé par le parrain de sa sœur aînée, capitaine de corvette, tellement ébloui par l’Empire Ottoman et l’Asie qu’il demanda à prénommer sa filleule Salima. Ses récits enflammèrent l’imagination du jeune Gabriel. Reçu à l’École Navale, en 1841, il découvre un univers qui l’enchante, adresse des lettres enthousiastes à sa famille et se met à l’étude des « langues et dialectes de l’Orient. » Il apprend le turc, établit des répertoires de divers dialectes. Amoureux malheureux à Smyrne, il obtient un congé de deux ans pour participer à une expédition en Égypte confiée à Ferdinand de Lesseps par Saïd Pacha afin d’élucider l’épineuse question des sources du Nil. A la suite de complexes conflits de personnes, Gabiel Aubaret devient - sur le terrain - le véritable chef de cette expédition. Il reprend la mer, direction la Cochinchine, son navire relâche à Singapour : Aubaret découvre «  l’étonnante simplicité du malais », engrange l’annamite (dont il commence un dictionnaire) qu’il juge « plus simple que le chinois ». Un professeur, chinois, rémunéré par la Marine française, l’initia aux arcanes de sa langue.

La Guerre de Crimée rappelle Aubaret en Turquie où sa parfaite connaissance de la langue le rend très utile : l’amiral Ferdinand Hamelin, commandant en chef des opérations conjointes, l’envoie sur le Mahmoudié afin de coordonner les manœuvres de la flotte turque avec les unités françaises. Même si la victoire de l’Alma ou le bombardement de Sébastopol ne furent pas absolument décisifs, ces deux mois décidèrent de la suite de sa vie.

Gabriel Aubaret décida que la guerre maritime ne lui convenait guère et démissionna de la Marine, puis il choisit de rester en Orient et de contribuer à la solidification de la présence française en Asie. Sous l’égide du Ministre de la Marine et des colonies Prosper Chasseloup-Laubat, et à la suite du Traité conclu avec l’Empereur d’Annam Tu-Duc en juin 1862 cédant trois de ses provinces à la France, contre indemnité, Gabriel Aubaret débarque à Saïgon avec le titre d’Inspecteur des Affaires Indigènes. Son dernier commandement est celui de l’aviso qui l’amène en Indochine.

Commence alors une carrière diplomatique importante : il est mis à la disposition du Ministère des Affaires étrangères, chargé des relations avec les Annamites dont il reçoit une délégation à Paris, en 1865. Il est chargé de la négociation de nombreux accords, notamment commerciaux, avec l’Annam et la Chine. Son rôle dans l’implantation de la religion catholique est à signaler. Toutefois, dans ses correspondances privées, il évoque souvent son désaccord profond avec certaines méthodes coloniales et l’état de misère dans lequel le colonisateur laisse la population.

Un temps Consul à Bangkok, il est ensuite rappelé en Europe orientale pour participer au démantèlement de l’Empire Ottoman : Aubaret sera successivement nommé en Albanie, puis à Smyrne et en Bulgarie en tant que consul, enfin il présidera la Commission de délimitation des frontières de la Serbie à la suite du Traité de Berlin signé en juillet 1878. Une mission fort délicate qu’il mena pendant plus de 3 années en multipliant les expéditions sur terrain. Déjà Serbes, Kosovars, Monténégrains, se chamaillaient sur la répartition des terres et des biens. Sa connaissance du turc, de l’albanais, du serbe et d’autres dialectes lui permis de se passer d’interprète et de prendre la mesure exacte des attentes des uns et des autres. Gabriel Aubaret faisait finement remarquer dans un courrier privé que « les Puissances imposent à la Turquie ce qu’elles ne supporteraient pas chez elle ». Ni vraiment diplomate ni visionnaire, Aubaret augurait pourtant, à la fin de sa brillante carrière, de « la nécessité d’États Unis d’Europe » (lettre privée de 1885).

Tels le héros de Yukio Mishima, ces deux hommes ont « abandonné la mer ». Mais n’oublions pas que le « vocable » japonais, employé par Mishima, est ambigu. Il laisse flotter une brume toute marine sur leur destin. Le titre original Gogo no eiko peut se traduire de deux manières : soit Le marin qui abandonna la mer soit le marin rejeté par la mer.

Le lecteur choisira !

Françoise Thibault

Sur Eugène Sue : une biographie très intéressante, Eugène Sue, chirurgien de la Marine et écrivain maritime , par Michel Sardet, Pharmathèmes Éditions communication Santé, 2011. Cet ouvrage bénéficie en outre d’une des toutes dernières préfaces écrites par le grand Etienne Taillemite, historien de la Marine, ancien Président de l’Académie de Marine, décédé en septembre 2011.

Sur Gabriel Aubaret, un joli article intégré aux Mélanges offerts au Doyen Breillat (éditions de la faculté de droit de Poitiers) par Marie- Françoise Valette MC de l’Université de Poitiers, et bien sûr, Gabriel Aubaret par Fernand Noat, ouvrage ancien, presque introuvable hors la Bibliothèque de l’Institut .

 

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