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Le jeu du chat et de la souris entre un serial killer et le mari d’une de ses victimes. Ciselé en Corée, un diamant noir, insoutenable, extrême, du réalisateur virtuose de A Bittersweet Life.


- Et ces vacances ?

- Ecoute, ça commence plutôt bien. En ces mois de disette cinématographique, j’ai vu un grand film malade, un chef-d’œuvre déviant, un des chocs de 2011…

- … Transformers 3 ?

- T’es un marrant, toi ! Non, J’ai rencontré le diable ! ça dure 2h 20, comme Transformers 3, mais c’est le seul point commun entre les deux.

- Alors, c’est quoi ce truc ?

- Un film coréen de Kim Jee-woon !

- Le mec qui avait réalisé Le Bon, la brute et le cinglé, le western asiatique foireux ?

- Oui, c’était un hommage pas vraiment réussi à Sergio Leone, un truc postmoderne mal foutu, bêtement référentiel, trop long. Néanmoins, Kim Jee-woon est un cinéaste passionnant, un véritable auteur qui revisite ses genres préférés avec un vrai regard, une mise en scène somptueuse et d’assez belles obsessions. Ces dernières années, il a donc réalisé Deux sœurs, un film de fantômes malin et efficace, avec un beau twist final, ou encore A Bittersweet Life, un polar hardcore, ponctué de scènes romantiques et gunfights sauvages.

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- J’avais vu ce polar sous influence de John Woo, incroyablement mis en scène.

- Absolument. Kim Jee-woon est un grand formaliste, le Michael Mann coréen, obsédé par les néons, la nuit profonde, les lignes droites qui découpent l’espace. Polar existentiel, A Bittersweet Life est un pur exercice de style ou la sauvagerie des coups et les geysers de sang contrastent avec la pureté des travellings, la beauté des cadrages, l’élégance des mouvements de caméra.

LA MÉTAMORPHOSE D’UN HOMME EN MONSTRE

- Et J’ai vu le diable ?

- Il y a beaucoup de points communs entre A Bittersweet Life et J’ai vu le diable, visuellement et thématiquement. A Bittersweet Life racontait l’humanisation d’une machine à tuer, tandis que J’ai vu le diable décrit la métamorphose d’un homme en monstre. Mais ici, Kim Jee-woon passe à la vitesse supérieure avec un pitch d’apparence ultra-basique. Une jeune femme est torturée et assassinée par un serial killer. Le mari de la défunte, agent des services secrets, jure de mettre la main sur l’assassin et de le faire souffrir encore plus que sa femme. Il le retrouve au bout d’une quinzaine de minutes et le film, qui devrait se terminer, commence.

- Qu’est-ce que tu veux dire ?

- On connaît le serial killer, on voit son visage lors de la première scène du film, le découpage de la fiancée du héros. D’ailleurs, dès les premières minutes, les spectateurs les plus émotifs commençaient à s’enfuir de la salle… Quand le mari travaille le serial killer à la serpe, il décide de le laisser vivre, il va même le soigner, avant de le retrouver grâce à une astuce scénaristique marrante, pour mieux l’éparpiller façon puzzle, encore et encore.

- Et ça fonctionne ?

- Dès la scène d’introduction, Kim Jee-woon te crucifie à ton fauteuil. Il filme le sang, la merde, il fait « sortir la viande de l’emballage », comme dit Gaspar Noé. Son cinéma est viscéral, insoutenable, et je me suis surpris – comme la plupart de mes voisins – à regarder très souvent mes pieds et non plus l’écran, tant les séances de torture sont insoutenables.

- Tu ne me donnes pas vraiment envie, là.

- Ce n’est pas Hostel, même si la séquence chez le cannibale évoque le film d’Eli Roth et les films de torture porn.

Y A PLUS D’INTESTINS POUR LE PETIT DÉJEUNER

- Le cannibale ?

- Kim Jee-woon est un malin et ouvre des voies avec son scénario. Dans son film, la Corée ressemble à un train fantôme en folie, un enfer peuplé de tueurs, de psychopathes et même de cannibales qui lancent des trucs hallucinants comme «  Putain, y a plus d’intestins pour le petit-déjeuner ! »

- C’est une comédie ou quoi ?

- Le film est tellement intense, que son réalisateur le zèbre de scènes drôlement démentes et démentiellement drôles. Il faut voir l’air vaguement affligé du serial killer en train de guillotiner une victime pleurnicharde ou déclarer, en découvrant un cadavre dans le coffre de tueurs rivaux, « Quelle bande de tarés ». Des éclairs burlesques qui permettent au pauvre spectateur de reprendre un peu d’oxygène avant la prochaine apnée.

- Et la mise en scène, toujours au cordeau ?

- Kim Jee-woon manie les contrastes : la brutalité crue et la stylisation des objets, des corps, des décors, des mouvements de caméra. Le tueur assomme une victime et tire son corps dans la neige. La caméra s’élève, offre la vision d’un dieu fatigué et filme une traînée de sang dans la neige immaculée. C’est la signature du cinéaste dont le nom – quel aveu ! – apparaît à cet instant précis du générique. Le film, tourné en numérique, évoque l’esthétique stylée de Michael Mann. Virtuose, visionnaire, Kim Jee-woon réinvente le cinéma d’action : une fusillade insensée entre trois fous furieux dans un taxi lancé à vive allure, un plan-séquence qui débute derrière les vitres de l’appartement du héros – le même travelling latéral que dans A Bittersweet Life – et qui se termine sur une cabine téléphonique en pleine campagne, une baston à la serpe dans une serre, le final apocalyptique… La composition des plans, les cadrages, la lumière, les mouvements hypnotiques : c’est beau comme un tableau de Francis Bacon.

DE HÉROS À BOURREAU, ON GARDE LA RIME

- Je suis quand même gêné, ça sonne comme un film de « vigilante », ces films pro-peine de mort comme Un justicier dans la ville.

- Kim Jee-woon connaît ses classiques et fait dire à un de ses personnages : « la vengeance, ça ne marche que dans les films ». Son héros va se venger – et de quelle façon – mais il va tout perdre, même son humanité. D’ailleurs, on est le témoin d’un incroyable transfert avec le serial killer qui se transforme en victime et le héros en bourreau. On est loin de Charles Bronson.

- Et les acteurs ?

- Deux stars du cinéma coréen. Tout d’abord, Lee Byung-hun, le héros hiératique et ténébreux de A Bittersweet Life, sorte d’Alain Delon asiatique, une gravure de mode dotée d’un charisme monstrueux. Et puis, l’immense Choi Min-sik, découvert dans Old Boy où il maniait le marteau avec dextérité. Ici, il incarne une des plus belles ordures de l’histoire du cinéma. Le visage figé, un peu comme Takeshi Kitano, ses yeux ne s’animent que lorsqu’il va violer ou découper en morceaux une jeune nymphette qui a eu le malheur de croiser sa route. Un serpent !

- Alors, j’y vais ?

- Plus qu’un film, c’est un trip hallucinogène, un conte de fées au pays des horreurs, un diamant noir au jusqu’auboutisme suicidaire qui va te hanter des semaines durant. Si tu n’as pas l’estomac bien accroché, et bien il te reste Transformers 3.

Tag(s) : #Culture
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