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Nous étions en l’an 1995 et cet homme à Linate[1] parlait seul. Ce qui attirait l’attention des passagers attendant le vol Lyon-Strasbourg n’était pas ses paroles répétées et reformulées à voix basse monotone, mais sa démarche, allant et venant dans la salle d’attente de l’aéroport le plus lugubre d’Europe : il ne bougeait pas les bras mais les tenait cloués de chaque côté du corps sans suivre le rythme alterné des pas.

Même scène quelques mois plus tard à l’aéroport Zaventem de Bruxelles ; même démarche et plus ou moins mêmes paroles : « Inéluctable l’exigence d’une restructuration du système des retraites européen… Sans libéralisations les avantages pour l’Europe d’une économie globalisée disparaîtront...» 

Il était clair que le personnage se préparait à chaque fois à prononcer des discours en quelque siège européen, mais notre ignorance coupable sur son identité ne se dissipa que quand il intervint dans une des nombreuses fictions parlementaires européennes, ici le dit « Comité de Conciliation » : il s’agissait du professeur Mario Monti auquel le Président de la commission Jacques Santer, ensuite démissionné pour corruption par le Parlement, avait confié sur proposition du cavaliere d’Arcore[2] la délégation au Marché Intérieur, aux Services Financiers, à la Fiscalité et à l’Union Douanière. 

Il est vrai qu’il aurait dû être de notre devoir de parlementaire de savoir bien plus tôt qui était cette espèce de mannequin qui faisait ses exercices oratoires en promenant dans les deux aéroports, mais il est vrai aussi que pendant les premiers mois et années de son mandat, le professeur n’avait laissé aucune trace de grande visibilité ou relief dans les salles de la Commission, du Conseil européen ou de la Rue Wiertz.  Pour citer la boutade ironique d’un collègue britannique « He did not blaze a path of glory in Bruxelles or in Strasbourg », à la lettre : « Il ne traça aucun sentier flamboyant de gloire à Bruxelles ou à Strasbourg ».

La gloire, ou disons plutôt une notoriété indiscutable, rejoignit Mario Monti quand dans son costume neuf de commissaire à la concurrence (nommé par le gouvernement D’Alema) il défia -à ses dires- « les pouvoirs forts », et dénonça Microsoft de Bill Gates pour abus de position dominante et lui infligea une lourde taxe de 497 millions d’euros (soit seulement, d’ailleurs, 1,6% de son chiffre d’affaires). En pratique le colosse étasunien avait profité du système opérationnel Windows (95% des PC) pour éliminer du marché les concurrents serveurs de basse intensité, les réseaux présents dans les entreprises. Le verdict du commissaire fit sensation même si l’imposition de la taxe révéla ensuite des carences procédurales et ne fût exécutive que grâce aux drastiques corrections introduites par le successeur de Monti en 2005, sans toutefois bloquer les recours de Microsoft : le dernier en date étant gagné par la multinationale étasunienne l’année dernière dans un tribunal de Milan. Disons donc que le défi à « un pouvoir fort » fût mis en acte mais que le professeur avait derrière lui des pouvoirs au moins aussi si ce n’est plus forts. Au point qu’au terme de son mandat il fût promptement gratifié par la charge de international advisor de Goldman Sachs : charge qu’il a conservée avec son « Research Advisory Council » jusqu’en 2011, où il était devenu en 2010 président pour l’Europe de la Trilatérale fondée en 1963 par David Rockefeller, passée à l’histoire pour son insistance sur la nécessité de limiter l’exercice des droits civiques dans les démocraties pour « en assurer la gouvernabilité » ; sans même parler du rôle dirigeant de Monti dans le groupe semi clandestin de consultants financiers Bilderberg.

On doit reconnaître à notre président du Conseil cette même cohérence idéologique qu’il avait manifestée pendant dix ans de manière obsessionnelle dans le consensus européen. Dans et hors des thèmes traités il avait martelé chaque jour que dieu fait ces catégories qui avaient constitué l’objet de ses exercices mnémoniques et oratoires dans les aéroports de Malpensa et de Bruxelles ; trois impératifs catégoriques, trois passions : réforme des retraites, réforme du marché du travail, libéralisations. Le tout arrosé d’équité (en anglais equities veut dire « actions en bourse »). Si comme chef de gouvernement il est en train de recueillir des insuccès dans les trois secteurs c’est naturellement à cause de l’inadéquation, incompétence et inexpérience, siennes et de ses ministres, dans la gestion du bien public.  Insuccès naturellement pour qui en paye les coûts, le fameux 99% de la communauté nationale, mais certes pas pour ceux qui nous gouvernent et qui sous le masque de super-techniciens cachent l’essence d’une idéologie forcenée d’extrême-droite, un mépris viscéral pour les classes subordonnées, une complaisance mal cachée pour chaque coup infligé au statut social. Comme économistes ils pourraient être comptés parmi les épigones les plus exaltés de l’école de Chicago et de l’hyperlibéral Milton Friedman, ces fameux ou tristement célèbres Chicago boys des années 50 et 60 ; mais même dans un tel contexte, sur la doctrine des Monti, Draghi & Co., il est licite d’avancer des réserves fondées. Non pas parce que, tout comme d’autres économistes de plus gros calibre, ils n’avaient pas prévu la catastrophe qui menaçait le monde depuis une décennie environ (Monti a déclaré en 2004, soit trois ans avant l’explosion de la bulle des subprimes, que son intervention sur Microsoft allait porter à une réglementation des marchés et à une discipline des transactions financières internationales !). Ni même parce que quelque Bocconien[3] de service, percevant les craquements du système, avait suggéré l’application de sparadraps sur ses plaies les plus purulentes. Non. Nous parlons ici d’inculture, de manque de connaissances ou de leur marginalisation voulue. Ces petits professeurs d’économie ne sont certes pas tenus de relire le chapitre XXIX du troisième volume de Das Kapital (Les composantes du capital bancaire) dans lequel Karl Marx avait prévu les effets de l’hyper capitalisation du revenu fondé sur les plus-values futures, l’accumulation financière non productive concentrée en quelques mains seulement, la saturation des marchés et ainsi de suite : en d’autres termes certaines des causes primaires de la crise en cours. Mais à coup sûr devraient-ils, nos petits professeurs, dépoussiérer quelque texte de leurs études universitaires, repasser les derniers chapitres de la « Theory of Employment Interest and Money » de John Maynard Keynes voire peut-être le « Plein Emploi dans Libre Etat» de Lord Beveridge.

Est-il vraiment possible, au contraire, que leur Bible soit « Atlas Shrugged », « La révolte d’Atlante », de Ayn Rand, un roman truffé de niaiseries économico-financières ultra réactionnaires et fascisantes, de nouveau en vogue dans les Etats-Unis de Bush et d’Obama ?

Enfin : s’agit-il seulement d’un pessimisme dû au grand âge s’il nous semble percevoir le bruit rythmé des bottes devant notre porte ?


 

Tag(s) : #Mondialisation

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