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Depuis le coup d’Etat du 24 décembre 1999 et la période de violence qui suivit, les signaux encourageants semblaient se succéder, laissant entrevoir la fin de l’instabilité. Mais la Côte-d’Ivoire a plongé à nouveau dans une crise profonde. Née dans la nuit du 18 au 19 septembre 2002 comme une simple mutinerie, la rébellion armée qui secoue toute la sous-région présente des contours qui demeurent, encore à ce jour, flous et indéfinis.
L’objectif de ce rapport est tout d’abord de décrire les événements qui ont déchiré ce pays,
depuis l’éclatement de la crise jusqu’au 13 mars 2003, jour où s’est tenue la première session du Conseil des ministres du gouvernement de réconciliation nationale issu des Accords de paix signés le 24 janvier 2003 lors de la Table ronde de Marcoussis.
Nous tenterons également, dans la mesure du possible, d’esquisser un profil des rebelles ainsi  qu’un premier bilan de six mois de combats. Il faudra inévitablement considérer celui-ci comme non définitif, les informations disponibles sur la situation dans la partie du territoire sous contrôle de la rébellion étant souvent incomplètes. Pour tenter de mieux comprendre la situation qui règne sur le terrain, nous consacrerons également un chapitre de cette étude au comportement des différents acteurs qui ont pris part aux combats et aux réactions engendrées par ce conflit au sein de la population ivoirienne. Compte tenu de l’importance de la Côte-d’Ivoire dans les équilibres régionaux et des liens privilégiés qu’elle entretient avec l’ancienne puissance coloniale française, nous nous intéresserons aussi aux réactions et aux initiatives pour résoudre le conflit enregistrées au courant de ces six derniers mois, tant au niveau de l’Afrique occidentale que de la communauté internationale, avec une attention particulière pour le rôle joué par Paris. Dans ce cadre, nous analyserons avec attention le contenu des textes de l’Accord de Marcoussis, véritable tournant dans l’évolution de la crise, en cherchant à prévoir les conséquences directes de leur application. Dans la conclusion, nous nous concentrerons essentiellement sur les événements qui ont suivi la signature de ces Accords en passant en revue les réactions enregistrées au sein de la société ivoirienne, du pouvoir, de l’armée loyaliste, des forces de l’ordre et des mouvements rebelles. Enfin, nous verrons dans quel cadre et suivant quelles étapes la nomination du gouvernement de réconciliation nationale a été possible. Notre étude se conclut ainsi, d’un point de vue chronologique, à la première réunion des Ministres dudit gouvernement, le 13 mars 2003. Si nous nous sommes attardés davantage sur la situation dans la partie du territoire sous contrôle gouvernemental et sur le comportement des forces loyalistes, cela ne tient pas d’un choix précis de notre part, ni encore moins d’une tentative délibérée de condamnation du pouvoir institutionnel de M. Gbagbo, mais simplement d’une plus grande disponibilité de sources d’information et de documents. De plus, si nous avons formulé des critiques à l’égard du gouvernement ivoirien dans sa gestion de la crise et émis des réserves quant aux choix qu’il a adoptés, nous n’entendons nullement justifier la prise des armes comme option politique ni cautionner les crimes commis par la rébellion armée. Soulignons enfin que notre étude a pris fin à la date du 19 mars 2003, alors que la crise sur le terrain ne s’était pas encore définitivement résorbée et que plusieurs scénarios restaient envisageables.


La Côte-d’Ivoire avait entamé son histoire récente de manière à devenir rapidement un modèle de développement africain. Le père fondateur de la République, Félix Houphouët-Boigny, avait réussi à gérer savamment le pouvoir quasi absolu qu’il détenait tout en préservant l’équilibre subtil entre les différents groupes de la soixantaine d’ethnies qui peuplent ce territoire de 322.460 km2. A cette stabilité politique s’ajoutait un développement économique aux taux de croissance spectaculaires1 qui reposait principalement sur la production et l’exportation de produits agricoles, essentiellement le cacao et le café. Ces résultats ne furent possibles qu’avec le concours d’une très forte immigration depuis les pays voisins d’une main-d’oeuvre laborieuse et bon marché, encouragée par la stabilité du pays et la perspective de bénéficier de la maxime chère au Président selon laquelle la terre est propriété de celui qui la cultive. C’est au début des années 90 que les premiers signes de faiblesse de ce système commencent à se manifester. En 1990, le régime du parti unique tombe suite au sommet franco-africain de La Baule2, les plans d’ajustement structurel imposés par les bailleurs de fonds internationaux empêchent l’économie ivoirienne de bénéficier des conjonctures favorables sur les marchés des matières premières et les erreurs de gestion du trésor public apparaissent au grand jour, donnant lieu aux premières émeutes sur fond de revendications sociales. Pour faire face à ces problèmes d’ordre financier, le président Houphouët fait appel à Alassane Dramane Ouattara. Cet ancien cadre des institutions financières internationales, vice-directeur du FMI à la fin des années 80, musulman originaire du Nord, est nommé Premier Ministre.
Suite au décès d’Houphouët annoncé officiellement le 7 décembre 1993, une lutte pour l’accession au poste présidentiel se déclenche entre le Premier Ministre et le président de l’Assemblée nationale M. Henri Konan Bédié3 ; elle sera finalement remportée par le second en vertu d’une disposition constitutionnelle. Les tensions nées à cette occasion ne disparaîtront pas pour autant et M. Ouattara finira par quitter le PDCI4 pour rejoindre l’opposition au sein du RDR5. Entre-temps, la conjecture économique devient défavorable à l’économie ivoirienne qui subit les contrecoups de la dévaluation de 50 % du franc CFA de 1994, contribuant à appauvrir une grande partie de la population. Les conditions sociales se dégradent, favorisant l’apparition de tensions entre les nombreuses communautés qui cohabitent avec des difficultés croissantes. L’élection présidentielle de 1995 introduit un nouvel élément de division: le concept d’« ivoirité ». Elaboré et théorisé par l’entourage de Bédié6, ce principe poursuitavant tout un but politique, celui de justifier l’exclusionde Ouattara de la course électorale en avançant des doutes quant à sa réelle nationalité ivoirienne. Les élections du 22 octobre qui consacrent la victoire de Bédié avec 95,25 % des voix se déroulent dans un climat tendu ; l’opposition opte en effet pour le boycott du scrutin et le chef de l’Etat-major de l’armée, le général Robert Guéï, est
limogé suite à son refus d’étouffer de manière énergique les manifestations de protestation qui entourent l’échéance électorale.
Sur fond de préparation de la nouvelle échéance électorale et de tensions sociales croissantes, accentuées par la suspension de l’aide internationale en 1998 à la suite d’un scandale financier, la question de l’ivoirité s’amplifie, menant à des dérives xénophobes ; les accrochages entre les différentes communautés présentes sur le territoire national se multiplient et prennent des tournures parfois violentes7.





1. Bref historique du pays
et contexte local à la veille
du 18 septembre 2002
1. A titre d’exemple, entre 1970 et 1979 la Côte-d’Ivoire connut un taux de croissance annuel moyen du PIB de 6,7 %.
2. Une forme d’opposition, reléguée cependant à la clandestinité, existait déjà. Parmi les mouvements les plus importants figurait le Front populaire ivoirien (FPI) de l’actuel président Laurent Gbagbo, créé sur des bases maoïstes en 1982.
3. Issu du groupe ethnique baoulé (famille des Akan), Bédié
était un proche du président Houphouët-Boigny.
4. Parti démocratique de Côte-d’Ivoire : il s’agit de l’ex-parti
unique fondé par Houphouët-Boigny.
5. Rassemblement des républicains. Ce parti de tendance
libérale fut fondé en 1994 par Djéni Kobena, lui aussi ex-membre
du PDCI, une des premières victimes célèbres de l’ivoirité.
Alassane Ouattara en assumera la présidence en 1999.
6. Jean-Noël Loukou, historien et directeur du cabinet de
Bédié, fonda une cellule universitaire chargée de codifier le
concept identitaire de l’ivoirité.
7. L’épisode le plus grave eut lieu en décembre 1999 dans la
sous-préfecture de Tabou, lorsque suite à des conflits à propos de
la propriété des terres, quelque 5.000 Burkinabé furent expulsés
par la force.
8 RAPPORT DU GRIP 2003/2
Ils prennent une tournure ethnique et font plusieurs dizaines de victimes, surtout auprès de la communauté étrangère et dioula11.
Les premiers mois d’exercice du pouvoir de Gbagbo n’apaisent pas le climat social. Les élections législatives de décembre 2000 sont boycottées par le RDR suite à l’écartement de Ouattara.

(Tableau 1 : La Côte-d’Ivoire en quelques chiffres
Indépendance Octroyée par la France et proclamée le 7 août 1960.
Forme constitutionnelle République présidentielle
Superficie 322.463 km²
Capitale Yamoussoukro (capitale politique) et Abidjan (capitale économique)
Frontières Océan Atlantique (sud), Ghana (est), Burkina Faso et Mali (nord), Guinée Conakry et Libéria
(ouest)
Population 16,7 millions d’habitants
Densité 51,8 hab/km²
Taux de croissance
(estimation pour 2000-2005) 2,1 %
Répartition ethnique Soixante ethnies se regroupent en quatre familles principales : les Akan (42%) essentiellement établis dans le sud-est, les Krous (15%) implantés dans le sud-ouest, les Voltaïques (16%), majoritairement musulmans et implantés au nord/nord-est et les Mandé au centreouest (11%) et au nord-ouest (16%).
Communautés étrangères Les communautés étrangères constituent environ 26 % de la population. La très grande
majorité de celles-ci sont musulmanes et originaires de la sous-région, dont à peu près 2 millions de Burkinabés, 900’000 Maliens et 300.000 Guinéens. La communauté française comptait, début 2002, 16.980 personnes.

Taux d’analphabétisme 59 %
Taux de chômage 17 %
Pratiques religieuses Islam (38,6 %), christianisme (32,8 %), animisme (11,9 %)
PIB 9,4 MdsUSD (2000) et 9,2 MdsUSD (2001)
Répartition par secteur Primaire 33 %, secondaire 24 % et tertiaire 43 %
Taux de croissance -2,3 % (2000) et +0,1 % (2001)
Dette extérieure totale 15,8 Mds USD (ce qui équivaut au 117,2 % du PIB de 2001)
Principaux clients France, Etats-Unis, Pays-Bas, Mali et Italie
Principaux fournisseurs Nigeria, France, Belgique-Luxembourg, Italie, Allemagne
Forces de l’ordre Gendarmerie (7.600), Police (1.500), Garde présidentielle (1.350), Armée de terre (6.500),
Armée de l’air (700), Marine (900).
Source: Ministère des Affaires étrangères de France (fiche par pays: Côte d'Ivoire) http : www.diplomatie.gouv.fr/actu/article.asp?art-
26313 ; Division des statistiques des Nations Unies, http : //unstats.un.org/ ; The Military Balance 2002-2003, IISS/Oxfor.
L’histoire de la Côte-d’Ivoire bascule le 24 décembre 1999 et plonge dans une spirale de violence; suite à une mutinerie au sein de l’armée8, un coup d’Etat porte au pouvoir le général Robert Guéï et contraint le président déchu Bédié à l’exil en France. Une nouvelle Constitution est adoptée par référendum avec 86 % des voies exprimées le 23 juillet 2000 et les élections présidentielles se déroulent dans des conditions particulièrement tendues9.
Laurent Gbagbo est investi de la fonction présidentielle10
le 26 octobre, suite à des manifestations de rue réfutant la victoire prétendue de Guéï qui s’était autoproclamé président quelques heures auparavant. Ces protestations populaires dégénèrent
rapidement en affrontements entre militaires fidèles à Guéï et la gendarmerie et font, selon le bilan officiel, 300 morts et plus d’un millier de disparus, plongeant ainsi Abidjan et quelques autres
villes dans le chaos. Le lendemain, de nouvelles manifestations organisées par les partis exclus du scrutin revendiquent la reprise d’élections transparentes et engendrent de nouveaux affrontements.
 8. Le 23 décembre, des soldats ayant participé à une mission d’intervention et de surveillance des Accords de Bangui descendirent dans les rues pour réclamer leurs primes de mission.
9. Un faux coup d’Etat est orchestré dans la nuit du 17 au 18
septembre 2000 et servira de prétexte pour épurer l’armée d’une
grande partie de ses membres originaires du Nord et susceptibles
de soutenir le RDR. De plus, quatorze candidatures sur un total de
dix-neuf (dont celles des représentants du RDR et du PDCI) sont
rejetées.
10. Selon les chiffres publiés par la Commission nationale
électorale, Gbagbo a obtenu 59,36 % des voix. Le taux de
participation au scrutin ne s’élevait cependant qu’à 37,42 % des
inscrits.
11. Terme générique utilisé pour désigner de manière générale
toute personne originaire de la bande sahélienne ; il désigne tout
aussi bien le Malinké que le Mandingue, le Mossi, le Sénoufo ou
le Ouolof. Par amalgame tout étranger, musulman ou membre des
ethnies du nord sera appelé Dioula, « mauvais » en quelque sorte.)

et sont remportées par le FPI qui obtient 96 sièges
sur un total de 225. Une tentative de coup d’Etat est enregistrée
dans la nuit du 8 au 9 janvier 2001 et l’implication
ressortissants étrangers et de certains pays voisins est dénoncée par le gouvernement12. Une nouvelle vague d’affrontements éclate entre civils dont certains bénéficient de la complicité des forces
de l’ordre. Un Forum de réconciliation nationale est finalement organisé du 19 octobre au 9 décembre 2001, ainsi que M. Gbagbo l’avait promis suite à son élection, afin donner l’opportunité à
toutes les sensibilités politiques et de la société civile d’exprimer leur malaise. Présidée par l’ancien Premier Ministre pendant la période de transition militaire, M. Seydou Elimane Diarra, cette
instance aura le mérite de tracer les perspectives d’une réconciliation : elles portent notamment sur la réouverture des procès sur les exactions de l’automne 200013, sur l’organisation d’un colloque d’experts sur la Constitution, nommé le 7 juin 2002,
sur la poursuite du dialogue entre les différents leaders politiques et sur la délivrance d’un certificat de nationalité pour M. Ouattara qui lui est finalement livré le 28 juin 2002. Malgré la persistance d’une situation économique difficile et de tensions latentes, le climat politique semble sortir du Forum quelque peu stabilisé,
d’autant plus que l’aide internationale est relancée au mois de janvier 200214. Pour mieux respecter les équilibres politiques
du pays, le président Gbagbo décide de former un gouvernement d’ouverture nationale qui prend ses fonctions le 5 août ; le FPI préserve de même une position dominante au sein de cette équipe gouvernementale, la troisième dirigée par Pascal Affi
N’Guessan, avec 20 ministères sur un total de 34.
12. La déclaration du ministre de l’Intérieur Boga Doudou
retransmise à la télévision nationale le 9 janvier accuse sans
ambiguïté le Burkina Faso. Parmi les pièces à conviction, il citera
un billet de train Ouagadougou-Abidjan retrouvé dans les poches
d’un assaillant.
13. Il s’agit de la réouverture du procès relatif au « charnier
de Yopougon », où 56 corps de Dioulas criblés de balles avaient
été abandonnés le 26 octobre 2000. Un premier procès à l’encontre de huit gendarmes s’était refermé en août 2001 sans
suites, faute de preuves.
14. La Banque mondiale reprend son aide le 30 janvier 2001.
Elle est suivie par la BAD (26 février), le FMI (27 mars), et
l’Union européenne en avril.
2.1 Les faits
Profitant d’une visite officielle à Rome du président Laurent Gbagbo, un soulèvement d’une partie de l’armée a eu lieu dans la nuit entre le 18 et le 19 septembre 2002. Les mutins ont lancé l’offensive dans les villes de Korhogo, chef-lieu du nord du pays, à une centaine de kilomètres de la frontière ivoiro-burkinabé, de Bouaké, principal carrefour au centre du pays, et dans la capitale économique du pays, Abidjan, située sur la côte. Le bilan des premiers affrontements entre soldats mutins et forces gouvernementales dès le début de l’insurrection est estimé à plus de 80 morts et 150 blessés dans les rangs des soldats loyalistes, et plusieurs centaines de victimes parmi les civils15. Parmi celles-ci figurent quelques personnalités éminentes de la vie politique ivoirienne comme le ministre de l’Intérieur et de la Décentralisation, Me Emile Boga Doudou et l’ancien chef de la junte militaire, le général Robert Guéï. D’autres responsables politiques ont subi des agressions ou des tentatives d’agression. Ainsi, Bédié a pu trouver refuge à l’ambassade du Canada, d’où il anime une conférence de presse en réaffirmant son ralliement au gouvernement en place, et Ouattara, dont le domicile a été mis à sac, a trouvé abri à la résidence de l’Ambassadeur de France16. La famille de Moïse Lida Kouassi, ministre de la Défense et de la Protection civile, a également été victime de violences et d’une tentative d’enlèvement et a bénéficiéde la même forme d’hospitalité que Ouattara.
Le Ministre a néanmoins repris ses fonctions dans la journée du 19 septembre, une fois que les forces gouvernementales avaient définitivement repoussé l’attaque en dehors de la ville d’Abidjan.
Les cibles principales des insurgés, des sites d’importance stratégique pour le contrôle des villes ainsi que des objectifs militaires (casernes, armureries, écoles de gendarmerie et de police), laissaient supposer depuis les premières heures de la crise qu’il ne s’agissait pas d’actes de nature spontanée, et très vite le gouvernement assimile les faits à une tentative de coup d’Etat17.
Les affrontements continuèrent essentiellement dans le nord et l’ouest du territoire menant, dans les jours suivants, à des combats d’envergure, notamment dans les régions de Bouaké et de Daloa18, ville d’importance stratégique pour le contrôle de l’activité
de production du cacao. Dans les semaines qui ont suivi la tentative de coup de force du 19 septembre, plusieurs villes, dont notamment celles de Didiévi, Bouna et Ferkéssédougou, ont été le théâtre d’affrontements armés entre les FANCI19 et les forces rebelles du MPCI20. Alors que les efforts de médiation entre le gouvernement et les rebelles du MPCI avaient déjà obtenu les premiers résultats, deux nouveaux groupes armés ont fait leur apparition en déclenchant des combats contre l’armée loyaliste à Man, dans l’ouest du pays, le 28 novembre. Ces deux mouvements rebelles, le MPIGO et le MPJ21, se sont affrontés aux FANCI à plusieurs reprises et ont pris le contrôle d’une partie du territoire occidental ivoirien, prenant le contrôle des villes de Man, Grabo, Dadané et Touba. Bien que les rebelles des trois mouvements aient toujours revendiqué une autonomie totale des uns par rapport aux autres, leurs délégations politiques ont systématiquement parlé d’une seule voix lors des négociations menées au cours des différentes étapes de la crise, suscitant ainsi des doutes quant à l’effective indépendance des trois branches22.
Selon les estimations faites par les forces armées françaises présentes sur le terrain, les trois mouvements rebelles, dont l’appellation est celle de « Forces nouvelles », compteraient sur un effectif total d’environ 6.000 hommes23.

Les mutins qui ont participé à l’insurrection du 18 septembre, dont le nombre voisinait les 750 selon les premières estimations, avaient déclaré, dès les premières heures, être issus de la classe 98/2A24 et des groupes connus en Côte-d’Ivoire sous les noms de Zinzin et Bahéfouê25. Les revendications avancées dès le 20 septembre par ces insurgés ne portaient cependant que sur des questions de nature corporatiste.
Au bout d’une dizaine de jours26, cependant, l’identité des chefs fut connue, laissant la place à la conviction qu’il s’agissait d’un mouvement structuré.
Outre l’habileté militaire de leurs troupes et le degré de coordination de leurs opérations, les rebelles peuvent en effet compter sur des appuis logistiques et financiers de poids, ainsi que sur du matériel performant qui ne figurerait pas parmi celui en dotation des FANCI. Les personnalités qui occupent les sommets de la hiérarchie militaire de ces groupes sont en majorité des officiers déserteurs de l’armée ivoirienne exilés à Ouagadougou.
Une partie importante de ces militaires ont étéproches du général Guéï et ont participé au coup d’Etat de Noël 1999 27 en bénéficiant, en contrepartie de leur fidélité, de postes de responsabilité durant la parenthèse du pouvoir militaire.
Dès le mois d’octobre 2002, des actes d’affiliation à la rébellion du MPCI de la part de civils furent enregistrés et des tâches de représentation politique leur furent confiées. Les deux postes principaux de cette délégation politique sont occupés par Soro Guillaume28, secrétaire général du mouvement rebelle, et Louis-André Dacoury-Tabley29, responsable des relations extérieures du mouvement. De plus, les rebelles semblent bénéficier dans les zones sous leur contrôle d’un soutien populaire assez franc, et il n’est pas à exclure que les efforts de mobilisation menés auprès des populations civiles aient contribué à renforcer leurs effectifs30.
Selon certains témoignages31 des jeunes appartenant aux ethnies du nord, des prisonniers de droit civil32, ainsi que plusieurs centaines de Dozos33, auraient adopté leur cause. Les revendications avancées par les porteparole des rebelles du MPCI ont une nature purement politique : démission du président Gbagbo, reprise des élections dans un cadre qui assure leur transparence et fin des mesures discriminatoires visant essentiellement les populations étrangères et originaires du nord victimes du concept de l’ivoirité. Bien qu’aucun parti politique n’ait officiellement rallié la cause des mouvements de rébellion, il est tout de même important de remarquer que ces revendications recoupent les prises de position de l’opposition au cours des dernières années, en particulier celles du RDR, parti qui a toujours joué le rôle de défenseur des droits du Nord. Ces affinités pourraient cacher des liens souterrains, comme le clame le pouvoir, mais aussi émerger plus simplement d’un sentiment de révolte qui se serait généralisé suite au durcissement du régime en place. Compte tenu des relations crispées que la Côte-d’ivoire entretient avec ses voisins, plusieurs24. Il s’agit de soldats de première classe ayant terminé leur service militaire de 18 mois et refusant la démobilisation.
25. Ce sont des groupes de soldats déjà démobilisés que le
Général Guéï avait rappelé pour qu’ils intègrent sa garde personnelle. Restés sous les drapeaux suite au changement du pouvoir, ils auraient à nouveau dû être démobilisés.
26. Lire à ce propos « Côte-d’ivoire : le visage de la rébellion », Le Monde, 11 octobre 2002.
27. Il s’agit notamment de l’adjudant Tuo Fozié, du sergent Chérif Ousmane et du colonel Michel Gueu qui ralliera la rébellion après la prise de la ville de Bouaké, pour ne citer que les plus connus.
Lire à ce sujet « Quand le putschiste Tuo Fozié revient d’exil », Le Nouvel Afrique Asie n°158, novembre 2002.28. Guillaume Kigbari Soro, 30 ans, exilé au début des années
90 à Londres, a été jusqu‘en 1999 le leader de la Fédération estudiantine et scolaire de Côte-d’Ivoire (FESCI), à la tête de laquelle il sera remplacé par un certain Charles Blé Goudé. Lors de sa militance au sein du mouvement étudiant, il bénéficiait du
soutien aussi bien du FPI que du RDR. En 2001, il se présente aux
élections municipales sur la liste du RDR menée par Henriette Dagri-Diabaté (commune de Port-Bouët).
29. Cet ancien responsable du FPI a longtemps été un proche collaborateur de Gbagbo. Après sa rupture avec le parti du Président, il fonde un journal d’opposition (Le Front) et s’installe à Paris d’où il annonce son ralliement à la rébellion du MPCI le
6 novembre 2002.
30. Selon le colonel Gueu, responsable des opérations militaires
du MPCI, ses troupes seraient composées de 75 à 80% de
civils. « Voyage au pays des rebelles », Jeune Afrique l’Intelligent,
n°2193, 19-25 janvier 2003.
31. Plusieurs témoignages dans ce sens ont paru dans la presse.
Lire à ce propos « Les recrues douteuses de la rébellion ivoirienne
», Le Figaro, 16 octobre 2002.
32. Lire à ce sujet « Korhogo : plus de 300 prisonniers évadés
de la maison d’arrêt », Soir Info, 4 octobre 2002 et « Bouaké :
les prisonniers libérés », Fraternité Matin, 5 octobre 2002.
33. Les Dozos appartiennent à une confrérie de chasseurs
traditionnels originaire du nord de la région de Korhogo. Selon les
croyances populaires, ils possèdent des pouvoirs magiques qui les
rendent invulnérables aux balles. Plus de 1.500 d’entre eux
auraient répondu à l’appel des doyens de la confrérie.
...........
hypothèses ont été formulées quant à l’appui, ne fût-ce que passif, de certains chefs d’Etat de la sous-région aux mouvements rebelles. Ainsi, la complicité de Blaise Compaoré qui a offert un
refuge à plusieurs de ces officiers en exil a souvent été évoquée34.
Ces hypothèses se sont renforcées depuis l’apparition du MPIGO et du MJP ; plusieurs témoignages35 font en effet état de la présence de soldats libériens dans les rangs des combattants, dont certains qui pourraient avoir été recrutés parmi les réfugiés des camps dans l’ouest du pays36, et des doutes quant à la possible participation du président libérien Taylor dans la crise ont été plusieurs fois exprimés37. Il est difficile cependant de savoir si le Libéria entend véritablement s’immiscer dans la crise ivoirienne comme le prétendent les autorités d’Abidjan ; un déplacement conséquent de troupes vers l’est du pays constituerait probablement un danger de taille pour le régime de Monrovia, toujours confronté aux menaces que constituent les opérations du LURD38.
Enfin, le nom de Mouammar Kadhafi a été cité à plusieurs reprises39. Selon des sources militaires françaises, des avions en provenance de la Libye livreraient en effet des cargaisons d’armes à destination des rebelles40 ; le Guide de Tripoli, proche de certains Chefs d’Etat de la sous-région dont notamment le burkinabé Compaoré, pourrait ainsi se servir de la crise ivoirienne pour alimenter ses ambitions d’influence dans la région en soutenant la partie majoritairement musulmane, celle de la rébellion.
La participation de la Libye dans le conflit ivoirien s’inscrirait donc dans une politique d’activisme sur le plan continental de ce pays, déjà impliqué dans le soutien d’autres acteurs impliqués dans des situations de guerre, notamment en République de Centrafrique et en République démocratique du Congo41.
Les rapports privilégiés que M. Kadhafi entretient avec Blaise Compaoré et ses ambitions d’influence régionale et continentale pourraient effectivement l’inciter à se servir de la crise ivoirienne pour prendre de l’envergure. Il n’est cependant pas à exclure que d’autres figures externes au scénario ivoirien et actives dans des domaines comme les trafics d’armes ou les spéculations financières de grande taille soient mêlées à la crise et aient joué un rôle dans l’armement ou le financement des rebelles42.
Indépendamment de l’identité des fournisseurs qui participent à l’armement de la rébellion, il est important de souligner la situation particulière de la région en termes de disponibilité d’armes légères. Théâtre d’un nombre élevé de conflits depuis de nombreuses années, l’Afrique occidentale reste l’une des régions du monde où la dissémination de ces armes est la plus importante. Souvent réutilisées d’un conflit à l’autre, on estime à environ huit
millions le nombre d’armes légères illicites qui circulent entre les pays de la région en suivant le sillage des guerres, profitant à la fois de leur facilité de dissimulation et de la porosité des frontières.
34. Les autorités ivoiriennes n’ont pas hésité à pointer du doigt Ouagadougou définissant la guerre comme une « agression avec implication d’un pays voisin ».
35. « Les Libériens attaquent à l’Ouest », Radio France
International, 23 janvier 2003 et « Libéria, péril en la demeure »,
Jeune Afrique l’Intelligent, n°2196, du 9 au 15 février 2003.
36. La Côte-d’ivoire accueillait au total quelque 72.000 réfugiés dont la majorité est d’origine libérienne. Selon le UNHCR, environ 45.000 personnes vivaient dans la ZAR (Zone d’accueil des réfugiés) dans l’ouest du pays, qui abrite des camps dans les
villes de Danané, Tabou et Guiglo.
37. La présence de Sam Bockarie, ex-commandant du RUF
soutenu par le président libérien lors de la guerre qui a sévi au Sierra Leone dans la région contrôlée par les troupes du MPIGO
viendrait corroborer cette hypothèse.
38. Lire à ce sujet « La crise ivoirienne menace de s’étendre »,
Courrier international, 10 octobre 2002, « Ivory Coast : who are
the rebels ? », BBCNews on line , 15 janvier 2003, « Ivory Coast
no longer a beacon for migrants », International Herald Tribune,
24 janvier 2003 et « Dialogue de sourds », Jeune Afrique l’Intelligent,
n° 2195 du 2 au 8 février 2003.
39. Lire à ce sujet « Kadhafi se rêve en parrain du continent »,
Le Figaro, 4 février 2003.
40. Lire à ce sujet « Côte-d’Ivoire : Pendant la trêve, les
livraisons d’armes continuent », Jeune Afrique l’Intelligent n°
2198, du 23 au 1er mars 2003.
41. En RCA, la sécurité du président Ange-Félix Patassé était
assurée par un contingent libyen depuis la tentative de coup d’Etat
de mai 2001. Ces soldats, avec le soutien d’avions de combat venus
de Tripoli, ont contribué à mettre en déroute les hommes du
général François Bozizé qui contrôlaient le nord du pays, lors de
la tentative échouée de putsch menée par ce dernier à la fin du mois d’octobre 2002. Les troupes du MLC (Mouvement pour la
libération du Congo) de Jean-Pierre Bemba, également présentes
en Centrafrique, bénéficieraient aussi d’un soutien militaire
libyen. Lire à ce sujet « Tentative de coup d’Etat en Centrafrique.
Le général Bozizé : c’était prévu depuis longtemps », Fraternité
Matin, 28 octobre 2002, « La poigne des Sud-Africains s’exerce
désormais à Kinshasa », Le Soir, 13 décembre 2002 et « Un
évêque dénonce du cannibalisme dans l’Ituri », Le Soir, 24
décembre 2002.
42. Lire à ce sujet « Victor Anatoliyevich Bout, l’homme qui
arme les rebelles ivoiriens », Soir Info, 25 novembre 2002 et
« Voici comment les rebelles ont été financés », L’Inter, 28
novembre 2002.
Dans le cas particulier de la Côte-d’Ivoire, il faut ajouter un élément supplémentaire : suite au renversement du régime de Bédié de 1999, une quantité non négligeable des armes prises dans les armureries de l’armée par les militaires ayant participé au coup d’Etat a été détournée et cachée. Il se pourrait donc que certaines d’entre elles aient servi lors de la phase initiale de la rébellion du 19 septembre.
2.3 Bilan des affrontements
Il est très complexe d’établir un bilan complet des affrontements, compte tenu surtout de la difficulté de vérifier l’authenticité des sources et la véracité des informations diffusées par les deux parties. Les estimations publiées jusqu’ici font état d’un nombre de victimes qui oscille entre 1.000 et 2.000, tous bords confondus43, même si dans la réalité ces chiffres pourraient bien être des approximations par défaut.
L’ampleur de la crise que la Côte-d’Ivoire traverse actuellement se mesure également par le nombre de personnes déplacées ; selon les données plus récentes, le nombre d’individus ayant fui s’élèverait à un total d’au moins 1.300.00044. Les communautés les plus touchées sont celles d’origine étrangère45, bien qu’un grand nombre d’Ivoiriens ait également dû abandonner les régions où les affrontements armés ont eu lieu. On estime en effet entre 600.000 et 800.000 le nombre de personnes déplacées du nord et du centre du pays et à 300.000 celles ayant fui les combats qui sévissent dans l’ouest. Parmi ces populations figurent aussi plusieurs centaines d’habitants d’Abidjan dépossédés de leurs logements suite à l’ordre du gouvernement de détruire certains quartiers précaires. Annoncée le 5 octobre 2002, cette mesure s’imposait selon le gouvernement afin de sécuriser les quartiers
proches des camps militaires d’Abidjan, où des rebelles auraient trouvé refuge et caché des armes. Ayant suscité de fortes protestations, de la part notamment du HCR, ces opérations furent
arrêtées le 8 octobre, même si selon l’Office de coordination des affaires humaines (OCHA), de nouvelles missions de cette nature auraient repris le 28 janvier 2003, menant à la destruction d’au moins 200 habitations.
D’un point de vue territorial, par contre, l’insurrection armée des rebelles a abouti à un partage presque égal. Les rebelles du MPCI contrôlent un peu plus de la moitié nord du pays46 et les régions frontalières avec le Burkina Faso, le Mali et, en partie, la Guinée. Les rebelles de l’ouest exercent le contrôle sur une partie assez étroite du territoire47 et des régions frontalières avec la Guinée et le Libéria. Le gouvernement, quant à lui, contrôle un peu moins de la moitié de la superficie du territoire national, dans la partie méridionale du pays, qui comprend toute la partie côtière48.
Il est intéressant de souligner que le territoire sous contrôle des forces loyalistes est néanmoins la partie riche du pays, où se trouvent la quasientièreté des structures de production et les voies d’accès et de transit les plus importantes (aéroport international d’Abidjan, port d’Abidjan et port de San Pedro).
La ligne de démarcation est contrôlée depuis la signature du cessez-le-feu entre le gouvernement et les rebelles du MPCI du 17 octobre 2002 par les forces françaises présentes sur le terrain, même si la situation sur le front ouest reste plutôt instable et si de nombreux accrochages ont été enregistrés49.
Le bilan économique s’avère le plus difficile à quantifier. Les prévisions des experts sont néanmoins pessimistes et évaluent les pertes à plusieurs milliards de francs CFA, malgré la hausse sensible
43. Rapport de la mission d’urgence des Nations unies sur la
situation des droits de l’homme en Côte-d’Ivoire (S/2003/90).
Cette estimation fait suite à la mission des Nations unies de
décembre 2002.
44. « Côte-d’Ivoire : Humanitarian operations threatened
by lack of funds », Abidjan, 4 février 2003, IRIN.
45. Selon les Nations unies, environ 500.000 personnes ont
quitté le pays depuis le début de la crise. Parmi ceux-ci, on compte
environ 150.000 Burkinabé, 60.000 Guinéens, quelque 40.000
Maliens, plusieurs centaines de Nigérians et environ 45.000
Libériens. 40.000 Ivoiriens auraient également traversé la frontière
pour chercher refuge à l’étranger, surtout au Libéria et en
Guinée.
46. Notamment les villes de Buouaké, Korhogo, Katiola,
Odienné et Ferkéssédougou.
47. Les villes comprises dans ce territoire sont celles de Man,
Dadané, Touba et Grabo.
48. Le gouvernement contrôle notamment la capitale économique
Abidjan, la capitale politique Yamoussoukro, et les villes
de Daloa, Agboville, Gagnoa et San Pedro.
49. Plusieurs cas d’accrochages ont été enregistrés sur le front
ouest, dont certains qui ont impliqué les soldats français présents
sur le terrain. Le 31 décembre 2002 et le 9 janvier 2003, des
bombardements à l’hélicoptère lancés par les forces loyalistes
dans ces zones font au total 27 victimes, toutes auprès des civils.
Des affrontements le long du front ouest ont été signalés jusqu’à
la mi-mars.
...des cours du cacao qui a suivi le début de la crise. Selon les données du Rapport d’exécution de la surveillance multilatérale de l’UMEOA, la croissance économique, dont les projections pour l’an
2002 prévoyaient une augmentation de l’ordre de 3% (contre 0,1 % de 2001) sera plus que probablement nulle, compte tenu des perturbations liées à la situation de guerre.
Il est probable qu’un certain nombre d’accords commerciaux ne seront plus renouvelés50 et que la perte en image du pays entraînera certainement un ralentissement sérieux des investissements étrangers51 ainsi que des retombées qui risquent de se prolonger sur le long terme.
50. A titre d’exemple, la Banque africaine de développement (BAD) a annoncé le 11 février sa localisation à Tunis. Selon les premières estimations, cela entraînera à un manque à gagner pour la Côte-d’Ivoire de l’ordre d’environ 27 millions d’euro.
51. Lire à ce sujet « Ivorian unrest threatens West Africa
economy », BBCNews online, 1er octobre 2002.

 

 

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