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I

L'insignifiant signifié




En se banalisant, la vie quotidienne a conquis peu à peu le centre de nos préoccupations (1). - Aucune illusion, ni sacrée ni désacralisée (2), - ni collective ni individuelle, ne peut dissimuler plus longtemps la pauvreté des gestes quotidiens (3). - L'enrichissement de la vie exige, sans faux-fuyants, l'analyse de la nouvelle pauvreté et le perfectionnement des armes anciennes du refus (4)


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   L'histoire présente évoque certains personnages de dessins animés, qu'une course folle entraîne soudain au-dessus du vide sans qu'ils s'en aperçoivent, de sorte que c'est la force de leur imagination qui les fait flotter à une telle hauteur ; mais viennent-ils à en prendre conscience, ils tombent aussitôt.
   Comme les héros de Bosustov, la pensée actuelle a cessé de flotter par la force de son prore mirage. Ce qui l'avait élevée l'abaisse aujourd'hui. A toute allure elle se jette au-devant de la réalité qui va la briser, la réalité quotidiennement vécue.

*


   La lucidité qui s'annonce est-elle d'essence nouvelle ? Je ne le crois pas. L'exigence d'une lumière plus vive émane toujours de la vie quotidienne, de la nécessité, ressentie par chacun, d'harmoniser son rythme de promeneur et la marche du monde. Il y a plus de vérités dans vingt-quatre heures de la vie d'un homme que dans toutes les philosophies. Même un philosophe ne réussit pas à l'ignorer, avec quelque mépris qu'il se traite ; et ce mépris, la consolation de la philosophie le lui enseigne. A force de pirouetter sur lui-même en se grimpant sur les épaules pour lancer de plus haut son message au monde, ce monde , le philosophe finit par le percevoir à l'envers ; et tous les êtres et toutes les choses vont de travers, la tête en bas, pour le persuader qu'il se tient debout, dans la bonne position. Mais il reste au centre de son délire ; ne pas en convenir lui rend simplement le délire plus inconfortable.

   Les moralistes des XVI° et XVII° siècles règnent sur une resserre de banalités, mais tant est vif leur soin de le dissimuler qu'ils élèvent alentour un véritable palais de stuc et de spéculations. Un palais idéal abrite et emprisonne l'expérience vécue. De là une force de conviction et de sincérité que le ton sublime et la fiction de l'«homme universel» raniment, mais d'un perpétuel souffle d'angoisse. L'analyste, s'efforce d'échapper par une profondeur essentielle à la sclérose graduelle de l'existence ; et plus il s'abstrait de lui-même en s'exprimant selon l'imagination dominante de son siècle (le mirage féodal où s'unissent indissolublement Dieu, le pouvoir royal et le monde), plus sa lucidité photographie la face cachée de la vie, plus elle «invente» la quotidienneté.

   La philosophie des Lumières accélère la descente vers le concret à mesure que le concret est en quelque sorte porté au pouvoir avec la bourgeoisie révolutionnaire. Des ruines de Dieu, l'homme tombe dans les ruines de sa réalité. Que s'est-il passé ? A peu près ceci : dix mille personnes sont là, persuadées d'avoir vu s'élever la corde d'un fakir, tandis qu'autant d'appareils photographiques démontrent qu'elle n'a pas remué d'un pouce. L'objectivité scientifique dénonce la mystification. Parfait mais pour montrer quoi ? Une corde enroulée, sans le moindre intérêt. J'incline peu à choisir entre le plaisir douteux d'être mystifié et l'ennui de contempler une réalité qui ne me concerne pas. Une réalité sur laquelle je n'ai prise, n'est-ce pas le vieux mensonge remis à neuf, le stade ultime de la mystification ?

   Désormais, les analystes sont dans la rue. La lucidité n'est pas la seule arme. Leur pensée ne risque plus de s'emprisonner ni dans la fausse réalité des dieux, ni dans la fausse réalité des technocrates !



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   Les croyances religieuses dissimulaient l'homme à lui-même, leur bastille l'emmurait dans un monde pyramidal dont Dieu tenait lieu de sommet et le roi de hauteur. Hélas, il ne s'est pas trouvé le 14 Juillet, assez de liberté sur les ruines du pouvoir unitaire pour empêcher les ruines elles-mêmes de s'édifier en prison. Sous le voile lacéré des superstitions n'apparut pas la vérité nue, comme le rêvait Meslier, mais bien la glu des idéologies. Les prisonniers du pouvoir parcellaire n'ont d'autre recours, contre la tyrannie que l'ombre de la liberté.

   Pas un geste, pas une pensée qui ne s'empêtre aujourd'hui dans le filet des idées reçues. La retombée lente d'infimes fragments issus du vieux mythe explosé répand partout la poussière du sacré, une poussière qui silicose l'esprit et la volonté de vivre. Les contraintes sont devenues moins occultes, plus grossières, moins puissantes, plus nombreuses. La docilité n'émane plus d'une magie cléricale, elle résulte d'une foule de petites hypnoses : information, culture, urbanisme, publicité, suggestions conditionnantes au service de tout ordre établi et à venir. C'est, le corps entravé de toutes parts, Gulliver échoué sur le rivage de Lilliput, résolu à se libérer, promenant autour de lui son regard attentif ; le moindre détail, la moindre aspérité du sol, le moindre mouvement, il n'est rien qui ne revête l'importance d'un indice dont le salut va dépendre. Dans le familier naissent les chances de liberté les plus sûres. En fut-il jamais autrement ? L'art, l'éthique, la philosophie l'attestent : sous l'écorce des mots et des concepts, c'est toujours la réalité vivante de l'inadaptation au monde qui se tient tapie, prête à bondir. Parce que ni les dieux ni les mots ne parviennent aujourd'hui à la couvrir pudiquement, cette banalité-là se promène nue dans les gares et dans les terrains vagues ; elle vous accoste à chaque détour de vous-même, elle vous prend par l'épaule, par le regard ; et le dialogue commence. Il faut se perdre avec elle ou la sauver avec soi.



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    Trop de cadavres parsèment les chemins de l'individualisme et du collectivisme. Sous deux raisons apparemment contraires sévissait un même brigandage, une même oppression de l'homme esseulé. La main qui étouffe Lautréamont, on le sait, étrangle aussi Serge Essénine. L'un meurt dans le garni du propriétaire Jules-François Dupuis, l'autre se pend dans un hôtel nationalisé. Partout se vérifie la loi «il n'est pas une arme de ta volonté individuelle qui, maniée par d'autres, ne se retourne aussitôt contre toi». Si quelqu'un dit ou écrit qu'il convient désormais de fonder la raison pratique sur les droits de l'individu et de l'individu seulement, il se condamne dans son propos s'il n'incite aussitôt son interlocuteur à fonder par lui-même la preuve de ce qu'il vient d'avancer. Or une telle preuve ne peut être que vécue, saisie par l'intérieur. C'est pourquoi il n'est rien dans les notes qui suivent qui ne doive être éprouvé et corrigé par l'expérience immédiate de chacun. Rien n'a tant de valeur qu'il ne doive être recommencé, rien n'a assez de richesses qu'il ne doive être enrichi sans relâche.

*


   De même que l'on distingue dans la vie privée ce qu'un homme pense et dit de lui, et ce qu'il est et fait réellement, de même il n'est personne qui n'ait appris à distinguer la phraséologie et les prétentions messianiques des partis, et leur organisation, leurs intérêts réels ; ce qu'ils croient être et ce qu'ils sont. L'illusion qu'un homme entretient sur lui et les autres n'est pas foncièrement différente de l'illusion que groupes, classes ou partis nourrissent autour d'eux et en eux. Bien plus, elles découlent d'une source unique : les idées dominantes, qui sont les idées de la classe dominante, même sous leur forme antagoniste.

   Le monde des ismes, qu'il enveloppe l'humanité tout entière ou chaque être particulier, n'est jamais qu'un monde vidé des sa réalité, une séduction terriblement réelle du mensonge. Le triple écrasement de la Commune, du Mouvement spartakiste et de Cronstadt-la-Rouge (1921) a montré une fois pour toutes les autres à quel bain de sang menaient trois idéologies de la liberté : le libéralisme, le socialisme, le bolchevisme. Il a cependant fallu, pour le comprendre et l'admettre universellement, que des formes abâtardies ou amalgamées de ces idéologies vulgarisent leur atrocité initiale par de pesantes démonstrations : les camps de concentration, l'Algérie de Lacoste, Budapest. Aux grandes illusions collectives, aujourd'hui exsangues à force d'avoir fait couler le sang des hommes, succèdent des milliers d'idéologies parcellaires vendues par la société de consommation comme autant de machines à décerveler portatives. Faudra-t-il autant de sang pour attester que cent mille coups d'épingle tuent aussi sûrement que trois coups de massue ?

*


   Qu'irais-je faire dans un groupe d'action qui m'imposerait de laisser au vestiaire, je ne dis pas quelques idées - car telles seraient mes idées qu'elles m'induiraient plutôt à rejoindre le groupe en question -, mais les rêves et les désirs dont je ne me sépare jamais, mais une volonté de vivre authentiquement et sans limites ? Changer d'isolement, changer de monotonie, changer de mensonge, à quoi bon ! Où l'illusion d'un changement réel est dénoncée, le simple changement d'illusion devient insupportable. Or telles sont les conditions actuelles : l'économie n'a de cesse de faire consommer davantage, et consommer sans relâche, c'est changer l'illusion à un rythme accéléré qui dissout peu à peu l'illusion du changement. On se retrouve seul, inchangé, congelé dans le vide produit par une cascade de gadgets, de Volkswagen et de pocket books.

   Les gens sans imagination se lassent de l'importance conférée au confort, à la culture, aux loisirs, à ce qui détruit l'imagination. Cela signifie qu'on ne se lasse pas du confort, de la culture ou des loisirs, mais de l'usage qui en est fait et qui interdit précisément d'en jouir.

   L'état d'abondance est un état de voyeurisme. A chacun son kaléidoscope ; un léger mouvement des doigts et l'image se transforme. On gagne à tous les coups : deux refrigérateurs, une Dauphine, la T.V., une promotion, du temps à perdre... Puis la monotonie des images consommées prend le dessus, renvoie à la monotonie du geste qui les suscite, à la légère rotation que le pouce et l'index impriment au kaléidoscope. Il n'y avait pas de Dauphine, seulement une idéologie sans rapport ou presque avec la machine automobile. Imbibé de «Johny Walker, le wisky de l'Elite», on subissait dans une étrange mixture l'effet de l'alcool et de la lutte des classes. Plus rien de quoi s'étonnner, voilà le drame ! La monotonie du spectacle idéologique renvoie maintenant à la passivité de la vie, à la survie. Par-delà les scandales préfabriqués - gaine Scandale et scandale de Panama - se révèle un scandale positif, celui des gestes privés de leurs substance au profit d'une illusion que son attrait perdu rend chaque jour plus odieuse. Gestes futiles et ternes à force d'avoir nourri de brillantes compensations imaginaires, gestes paupérisés à force d'enrichir de hautes spéculations où ils entraient comme valets à tout faire sous la catégorie infamante de «trivial» et de «banal», gestes aujourd'hui libérés et défaillants, prêts à s'égarer de nouveau, ou à périr sous le poids de leur faiblesse. Les voici, en chacun de vous, familiers, tristes, tout nouvellement livrés à la réalité immédiate et mouvante, qui est leur milieu «spontané». Et vous voici égarés et engagés dans un nouveau prosaïsme, dans une perspective où proche et lointain coïncident.



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   Sous une forme concrète et tactique, le concept de lutte des classes a constitué le premier regroupement des heurts et des dérèglements vécus individuellement par les hommes ; il est né du tourbillon de souffrances que la réduction des rapports humains à des mécanismes d'exploitation suscitait partout dans les sociétés industrielles. Il est issu d'une volonté de transformer le monde et de changer la vie

   Une telle arme exigeait un perpétuel réajustement. Or ne voit-on pas la Ière Internationale tourner le dos aux artistes, en fondant exclusivement sur les revendications ouvrières un projet dont Marx avait cependant montré combien il concernait tous ceux qui cherchaient, dans le refus d'être esclaves, une vie riche et une humanité totale ? Lacenaire, Borel, Lassailly, Büchner, Baudelaire, Höderlin, n'était-ce pas aussi la misère et son refus radical ? Quoi qu'il en soit, l'erreur, - à l'origine excusable ? je ne veux pas le savoir - revêt des proportions délirantes dès l'instant où, moins d'un siècle plus tard, l'économie de consommation absorbant l'économie de production, l'exploitation de la force de travail est englobée par l'exploitation de la créativité quotidienne. Une même énergie arrachée au travailleur pendant ses heures d'usine ou ses heures de loisirs fait tourner les turbines du pouvoir, que les détenteurs de la vieille théorie lubrifient béatement de leur contestation formelle.

   Ceux qui parlent de révolution et de lutte de classes sans se référer explicitement à la vie quotidienne, sans comprendre ce qu'il y a de subversif dans l'amour et de positif dans le refus des contraintes, ceux-là ont dans la bouche un cadavre.


RAOUL VANEIGEM

Traité de savoir-vivre à l'usage
des jeunes générations

 




Introduction




   Ce qu'il y a de vécu dans ce livre, je n'ai pas l'intention de le rendre sensible à des lecteurs qui ne s'apprêtent en toute conscience à le revivre. J'attends qu'il se perde et se retrouve dans un mouvement général des esprits, comme je me flatte que les conditions présentes s'effaceront de la mémoire des hommes.

   Le monde est à refaire : tous les spécialistes de son reconditionnement ne l'empêcheront pas. De ceux-là, que je ne veux pas comprendre, mieux vaut n'être pas compris.

   Pour les autres, je sollicite leur bieveillance avec une humilité qui ne leur échappera pas. J'aurais souhaité qu'un tel livre fût accessible aux têtes les moins rompues au jargon des idées. J'espère n'avoir échoué qu'au second degré. De ce chaos sortiront quelque jour des formules qui tireront à bout portant sur nos ennemis. Entre-temps, que la phrase à relire fasse son chemin. La voie vers la simplicité est la plus complexe et, ici particulièrement, il était utile ne pas arracher aux banalités les multiples racines qui permettront de les transplanter dans un autre terrain, de les cultiver à notre profit.

   Jamais je n'ai prétendu révéler du neuf, lancer de l'inédit sur le marché de la culture. Une infime correction de l'essentiel importe plus que cent innovations accessoires. Seul est nouveau le sens du courant qui charrie les banalités.

   Depuis le temps qu'il y a des hommes, et qui lisent Lautréamont, tout est dit et peu sont venus pour en tirer profit. Parce que nos connaissances sont en soi banales, elles ne peuvent profiter qu'aux esprits qui ne le sont pas.

   Le monde moderne doit apprendre ce qu'il sait déjà, devenir ce qu'il est, à travers une immense conjuration d'obstacles, par la pratique.. On n'échappe à la banalité qu'en la manipulant, en la dominant, en la plongeant dans le rêve, en la livrant au bon plaisir de la subjectivité. J'ai fait la part belle à la volonté subjective, mais que personne ne m'en fasse grief avant d'avoir estimé tout de bon ce que peuvent, en faveur de la subjectivité, les conditions objectives que le monde réalise chaque jour. Tout part de la subjectivité et rien ne s'y arrête. Aujourd'hui moins que jamais.

   La lutte du subjectif et de ce qui le corrompt élargit désormais les limites de la vieille lutte des classes. Elle la renouvelle et l'aiguise. Le parti pris de la vie est un parti pris politique. Nous ne voulons pas d'un monde où la garantie de ne pas mourir de faim s'échange contre le risque de mourir d'ennui.

   L'homme de la survie, c'est l'homme émietté dans les mécanismes du pouvoir hiérarchisé, dans une combinaison d'interférences, dans un chaos de techniques oppressives qui n'attend pour s'ordonner que la patiente programmation des penseurs programmés.

   L'homme de la survie, c'est aussi l'homme unitaire, l'homme du refus global. Il ne se passe un instant sans que chacun de nous ne vive contradictoirement, et à tous les degrés de la réalité, le conflit de l'oppression et de la liberté ; sans qu'il ne soit bizarrement déformé et comme saisi en même temps selon deux perspectives antagonistes : la perspective du pouvoir et la perspective du dépassement. Consacrées à l'analyse de l'une et l'autre, les deux parties qui composent le Traité de savoir-vivre mériteraient donc d'être abordées non successivement, comme l'exige la lecture, mais simultanément, la description du négatif fondant le projet positif et le projet positif confirmant la négativité.. Le meilleur ordre d'un livre, c'est de n'en avoir pas, afin que le lecteur y découvre le sien.

   Ce qu'il y a de manqué dans l'écriture reflète aussi le manque chez le lecteur, en tant que lecteur et plus encore en tant qu'homme. Si la part d'ennui à l'écrire transparaît dans une certaine part d'ennui à le lire, ce ne sera là qu'un argument de plus pour dénoncer le manque à vivre. Pour le reste, que la gravité du temps excuse la gravité du ton. La légèreté est toujours en deçà ou au-delà des mots. L'ironie, ici, consiste à ne l'oublier jamais.

   Le Traité de savoir-vivre entre dans un courant d'agitation dont on n'a pas fini d'entendre parler. Ce qu'il expose est une simple contribution parmi d'autres à la réédification du mouvement révolutionnaire international. Son importance ne devrait échapper à personne, car personne, avec le temps, n'échappera à ses conclusions.



Suite : L'insignifiant signifié

Traité de savoir-vivre à l'usage des jeunes générations

II

L'humiliation




Fondée sur un échange permanent d'humiliation et d'attitudes agressives, l'économie de la vie quotidienne dissimule une technique d'usure, elle-même en butte au don de destruction qu'elle appelle contradictoirement (1). - Plus l'homme est objet, plus il est aujourd'hui social (2). - La décolonisation n'a pas encore commencé (3). - elle se prépare à rendre une valeur nouvelle au vieux principe de souveraineté (4).


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   Rousseau traversant une bourgade populeuse y fut insulté par un rustre dont la verve mit la foule en joie. Confus, décontenancé, Rousseau ne trouvant mot à lui opposer s'enfuit sous les quolibets. Quand son esprit enfin rasséréné eut fait moisson de réparties assez acerbes pour moucher d'un seul coup le railleur, on était à deux heures du lieu de l'incident.

   Qu'est-ce le plus souvent que la trivialité quotidienne, sinon l'aventure dérisoire de Jean-Jacques, mais une aventure amenuisée, diluée, émiettée le temps d'un pas, d'un regard, d'une pensée, vécue comme un petit choc, une douleur fugitive presque inaccessible à la conscience et ne laissant à l'esprit qu'une sourde irritation bien en peine de découvrir son origine ? Engagées dans un chassé-croisé sans fin, l'humiliation et sa réplique impriment aux relations humaines un rythme obscène de déhanchements et de claudications. Dans le flux et le reflux des multitudes aspirées et foulées par le va-et-vient des trains de banlieue et envahissant les rues, les bureaux, les usines, ce ne sont que replis craintifs, attaques brutales, minauderies et coups de griffe sans raison avouée. Au gré des rencontres forcées, le vin change en vinaigre à mesure qu'on le déguste. Innocence et bonté des foules, allons donc ! Regardez-les comme ils se hérissent, menacés de toutes parts, lourdement présents sur le terrain de l'adversaire, loin, très loin d'eux-mêmes. Voici le lieu où, à défaut de couteau, ils apprennent à jouer des coudes et du regard.

   Pas de temps mort, nulle trève entre agresseurs et agressés. Un flux de signes à peine perceptibles assaille le promeneur, non solitaire. Propos, gestes, regards s'emmêlent, se heurtent, dévient de leur course, s'égarent à la façon des balles perdues, qui tuent plus sûrement par la tension nerveuse qu'elles excitent sans relâche. Nous ne faisons que fermer sur nous-mêmes d'embarrassantes parenthèses ; ainsi ces doigts (j'écris ceci à la terrasse d'un café), ces doigts qui repoussent la monnaie du pourboire et les doigts du garçon qui l'agrippent, tandis que le visage des deux hommes en présence, comme soucieux de masquer l'infamie consentie, revêt les marques de la plus parfaite indifférence.

   Sous l'angle de la contrainte, la vie quotidienne est régie par un système économique où la production et la consommation de l'offense tendent à s'équilibrer. Le vieux rêve des théoriciens du libre-échange cherche ainsi sa perfection dans les voies d'une démocratie remise à neuf par le manque d'imagination qui caractérise la pensée de gauche. N'est-il pas étrange, au premier abord, l'acharnement des progressistes à décrier l'édifice en ruine du libéralisme, comme si les capitalistes, ses démolisseurs attitrés, n'étaient résolus à l'étatiser et à le planifier ? Pas si étrange en fait, car, polarisant l'attention sur des critiques déjà dépassées par les faits (comme s'il n'était pas établi partout que le capitalisme est lentement accompli par une économie planifiée dont le modèle soviétique aura été un primitivisme), on entend bien dissimuler que c'est précisément sur le modèle de cette économie périmée et soldée à bas prix que l'on reconstruit les rapports humains. Avec quelle persévérance inquiétante les pays «socialistes» ne persistent-ils pas à organiser la vie sur le mode bourgeois ? Partout, c'est le «présentez armes» devant la famille, le mariage, le sacrifice, le travail, l'inauthentique, tandis que des mécanismes homéostatiques simplifiés et rationalisés réduisent les rapports humains à des échanges «équitables» de respects et d'humiliations. Et bientôt, dans l'idéale démocratie des cybernéticiens, chacun gagnera sans fatigues apparentes une part d'indignité qu'il aura le loisir de distribuer selon les meilleures règles de justice ; car la justice distributive atteindra alors son apogée, heureux vieillards qui verrez ce jour-là !

   Pour moi - et pour quelques autres, j'ose le croire - il n'y a pas d'équilibre dans le malaise. La planification n'est que l'antithèse du libre-échange. Seul l'échange a été planifié, et avec lui les sacrifices mutuels qu'il implique. Or s'il faut garder son sens au mot «nouveauté», ce ne peut être qu'en l'identifiant au dépassement, non au travestissement. Il n'y a, pour fonder une réalité nouvelle, d'autre principe en l'occurrence que le don. En dépit de leurs erreurs et de leur pauvreté, je veux voir dans l'expérience historique des conseils ouvriers (1917, 1921, 1934, 1956) comme dans la recherche pathétique de l'amitié et de l'amour une seule et exaltante raison de ne pas désespérer des évidences actuelles. Mais tout s'acharne à tenir secret le caractère positif de telles expériences, le doute est savamment entretenu sur leur importance réelle, voire sur leur existence. Par hasard, aucun historien ne s'est donné la peine d'étudier comment les gens vivaient pendant les moments révolutionnaires les plus extrêmes. La volonté d'en finir avec le libre-échange des comportements humains se révèle donc spontanément par le biais du négatif. Le malaise mis en cause éclate sous les coups d'un malaise plus fort et plus dense.

   En un sens négatif, les bombes de Ravachol ou, plus près de nous, l'épopée de Caraquemada dissipent la confusion qui règne autour du refus global - plus ou moins attesté mais attesté partout - des relations d'échange et de compromis. Je ne doute pas, pour l'avoir éprouvé maintes fois, que quiconque passe une heure dans la cage des rapports contraignants ne se sente une profonde sympathie pour Pierre-François Lacenaire et la passion du crime. Il ne s'agit nullement de faire ici l'apologie du terrorisme mais de reconnaître en lui le geste le plus pitoyable et le plus digne, susceptible de perturber, en le dénonçant, le mécanisme autorégulateur de la communauté sociale hiérarchisée. S'inscrivant dans la logique d'une société invivable, le meurtre ainsi conçu ne laisse pas d'apparaître comme la forme en creux du don. Il est cette absence d'une présence intensément désirée dont parlait Mallarmé, le même qui, au procès des Trente, nomma les anarchistes des «anges de pureté».

   Ma sympathie pour le tueur solitaire s'arrête où commence la tactique, mais peut-être la tactique a-t-elle besoin d'éclaireurs poussés par le désespoir individuel. Quoi qu'il en soit, la tactique révolutionnaire nouvelle, celle qui va se fonder indissolublement sur la tradition historique et sur les pratiques, si méconnues et si répandues, de réalisation individuelle, n'a que faire de ceux qui rééditeraient le geste de Ravachol ou de Bonnot. Elle n'en a que faire mais elle se condamme à l'hibernation théorique si par ailleurs elle ne séduit collectivement des individus que l'isolement et la haine du mensonge collectif ont déjà gagnés à la décision rationnelle de tuer et de se tuer. Ni meurtrier, ni humaniste ! Le premier accepte la mort, le second l'impose. Que se rencontrent dix hommes résolus à la violence fulgurante plutôt qu'à la longue agonie de la survie, aussitôt finit le désespoir et commence la tactique. Le désespoir est la maladie infantile des révolutionnaires de la vie quotidienne.

   L'admiration qu'adolescent j'entretenais pour les hors-la-loi, je la ressens aujourd'hui moins chargée de romantisme désuet que révélatrice des alibis grâce auxquels le pouvoir social s'interdit d'être mis directement en cause. L'organisation sociale hiérarchisée est assimilable à un gigantesque racket dont l'habileté, précisément percée à jour par le terrorisme anarchiste, consiste à se mettre hors d'atteinte de la violence qu'elle suscite, et à y parvenir en consumant dans une multitude de combats douteux les forces vives de chacun. (Un pouvoir «humanisé» s'interdira désormais de recourir aux vieux procédés de guerre et d'extermination raciste). Les témoins à charge sont peu suspects de sympathies anarchisantes. Ainsi, le biologiste Hans Seyle constate qu'il «existe à mesure que les agents de maladies spécifiques disparaissent (microbes, sous-alimentation...), une proportion croissante de gens qui meurent de ce que l'on appelle les maladies d'usure ou maladies de dégénérescence provoquées par le stress, c'est-à-dire par l'usure du corps résultant de conflits, de chocs, de tensions nerveuses, de contrariétés, de rythmes débilitants...». Personne n'échappe désormais à la nécessité de mener son enquête sur le racket qui le traque jusque dans ses pensées, jusque dans ses rêves. Les moindres détails revêtent une importance capitale. Irritation, fatigue, insolence, humiliation... cui prodest ? A qui cela profite-t-il ? Et à qui profitent-elles, les réponses stéréotypées que le «Big Brother Bon Sens» répand sous couvert de sagesse, comme autant d'alibis ? Irais-je me contenter d'explications qui me tuent quand j'ai tout à gagner là même où tout est agencé pour me perdre ?



2



   La poignée de main noue et dénoue la boucle des rencontres. Geste à la fois curieux et trivial dont on dit fort justement qu'il s'échange ; n'est-il pas en effet la forme la plus simplifiée du contrat social ? Quelles garanties s'efforcent-elles d'assurer, ces mains serrées à droite, à gauche, au hasard, avec une libéralité qui semble suppléer à une nette absence de conviction ? Que l'accord règne, que l'entente sociale existe, que la vie en société est parfaite ? Il ne laisse pas de troubler, ce besoin de s'en convaincre, d'y croire par habitude, de l'affirmer à la force du poignet.

   Ces complaisances, le regard les ignore, il méconnait l'échange. Mis en présence, les yeux se troublent comme s'ils devinaient dans les pupilles qui leur font face leur reflet vide et privé d'âme ; à peine se sont-ils frôlés, déjà ils glissent et s'esquivent, leurs lignes de fuite vont en un point virtuel se croiser, traçant un angle dont l'ouverture exprime la divergence, le désaccord fondamentalement ressenti. Parfois l'accord s'accomplit, les yeux s'accouplent ; c'est le beau regard parallèle des couples royaux dans la statuaire égyptienne, c'est le regard embué, fondu, noyé d'érotisme des amants ; les yeux qui de loin se dévorent. Plus souvent, le faible accord scellé dans une poignée de main, le regard le dément. La grande vogue de l'accolade, de l'accord social énergiquement réitéré - dont l'emprunt «shake hand» dit assez l'usage commercial - ne serait-ce pas une ruse au niveau des sens, une façon d'émousser la sensibilité du regard et de l'adapter au vide du spectacle sans qu'il regimbe ? Le bon sens de la société de consommation a porté la vieille expression «voir les choses en face» à son aboutissement logique : ne voir en face de soi que des choses.

   Devenir aussi insensible et partant aussi maniable qu'une brique, c'est à quoi l'organisation sociale convie chacun avec bienveillance. La bourgeoisie a su répartir plus équitablement les vexations, elle a permis qu'un plus grand nombre d'hommes y soient soumis selon des normes rationnelles, au nom d'impératifs concrets et spécialisés (exigences économiques, sociale, politique, juridique...). Ainsi morcelées, les contraintes ont à leur tour émietté la ruse et l'énergie mises communément à les tourner ou à les briser. Les révolutionnaires de 1793 furent grands parce qu'ils osaient détruire l'emprise de Dieu dans le gouvernement des hommes ; les révolutionnaires prolétariens tirèrent de ce qu'ils défendaient une grandeur que l'adversaire bourgeois eût été bien en peine de leur conférer ; leur force, ils la tenaient d'eux seuls.

   Toute une éthique fondée sur la valeur marchande, l'utile agréable, l'honneur du travail, les désirs mesurés, la survie, et sur leur contraire, la valeur pure, le gratuit, le parasitisme, la brutalité instinctive, la mort, voilà l'ignoble cuvée où les facultés humaines bouillonent depuis bientôt deux siècles. Voilà de quels ingrédients sûrement améliorés les cybernéticiens méditent d'accomoder l'homme futur. Sommes-nous convaincus de n'atteindre pas déjà à la sécurité des êtres parfaitement adaptés, qui accomplissent leurs mouvements dans l'incertitude et l'inconscience des insectes ? On fait l'essai depuis assez longtemps d'une publicité invisible, par l'introduction dans un déroulement cinématographique d'images autonomes, au 1/24 de seconde, sensibles à la rétine mais restant en deçà d'une perception consciente. Les premiers slogans auguraient parfaitement la suite à prévoir. Ils disaient : «Conduisez moins vite !», «Allez à l'église !» Or que représente un petit perfectionnement de cet ordre en regard de l'immense machine à conditionner dont chaque rouage, urbanisme, publicité, idéologie, culture... est susceptible d'une centaine de perfectionnement identiques ? Encore une fois, la connaissance du sort qui va continuer d'être fait aux hommes, si l'on n'y prend garde, offre moins d'intérêt que le sentiment vécu d'une telle dégradation. Le Meilleur des mondes de Huxley, 1984 d'Orwell et Le Cinquième Coup de trompette de Touraine refoulent dans le futur un frisson qu'un simple coup d'oeil sur le présent suffirait à provoquer ; et c'est le présent qui porte à maturation la conscience et la volonté de refus. Au regard de mon emprisonnement actuel, le futur est pour moi sans intérêt.

*


   Le sentiment d'humiliation n'est rien que le sentiment d'être objet. Il fonde, ainsi compris, une lucidité combative où la critique de l'organisation de la vie ne se sépare pas de la mise en oeuvre immédiate d'un projet de vie autre. Oui, il n'y a de construction possible que sur la base du désespoir individuel et sur la base de son dépassement : les efforts entrepris pour maquiller ce désespoir et le manipuler sous un autre emballage suffiraient à le prouver.

   Quelle est cette illusion qui séduit le regard au point de lui dissimuler l'effritement des valeurs, la ruine du monde, l'inauthenticité, la non-totalité ? Est-ce la croyance en mon bonheur ? Douteux ! Une telle croyance ne résiste ni à l'analyse, ni aux bouffées d'angoisse. J'y découvre plutôt la croyance au bonheur des autres, une source inépuisable d'envie et de jalousie qui fait éprouver par le biais du négatif le sentiment d'exister. J'envie, donc j'existe. Se saisir au départ des autres, c'est se saisir autre. Et l'autre, c'est l'objet, toujours. Si bien que la vie se mesure au degré d'humiliation vécue.. Plus on choisit son humiliation, plus on «vit» ; plus on vit de la vie rangée des choses. Voilà la ruse de la réification, ce qui la fait passer comme l'arsenic dans la confiture.

   La gentillesse prévisible des méthodes d'oppression n'est pas sans expliquer cette perversion qui m'empêche, comme dans le conte de Grimm, de m'écrier «le roi est nu» chaque fois que la souveraineté de ma vie quotidienne dévoile ma misère. Certes la brutalité policière sévit encore , et comment ! Partout où elle s'exerce, les bons esprits de gauche en dénoncent à juste titre l'infamie. Et puis après ? Incitent-ils les masses à s'armer ? Provoquent-ils de légitimes représailles ? Encouragent-ils à une chasse aux flics comme celle qui orna les arbres de Budapest des plus beaux fruits de l'A.V.O. ? Non, ils organisent des manifestations pacifiques ; leur police syndicale traite de provocateurs quiconque résiste à ses mots d'ordre. La nouvelle police est là. Elle attend de prendre la relève. Les psychosociologues gouverneront sans coups de crosse, voire sans morgue. La violence oppressive amorce sa reconversion en une multitude de coups d'épingle raisonnablement distribués. Ceux qui dénoncent du haut de leurs grands sentiments le mépris policier exhortent à vivre déjà dans le mépris policé.

   L'humanisme adoucit la machine décrite par Kafka dans La Colonie pénitentiaire. Moins de grincements, moins de cris. Le sang affole ? Qu'à cela ne tienne, les hommes vivront exsangues. Le règne de la survie promise sera celui de la mort douce, c'est pour cette douceur de mourir que se battent les humanistes. Plus de Guernica, plus d'Auschwitz, plus d'Hiroshima, plus de Sétif. Bravo ! Mais la vie impossible, mais la médiocrité étouffante, mais l'absence de passions ? Et cette colère envieuse où la rancoeur de n'être jamais soi invente le bonheur des autres ? Et cette façon de ne se sentir jamais tout à fait dans sa peau ? Que personne ne parle ici de détails, de points secondaires. Il n'y a pas de petites vexations, pas de petits manquements. Dans la moindre éraflure se glisse la gangrène. Les crises qui secouent le monde ne se différencient pas fondamentalement des conflits où mes gestes et mes pensées s'affrontent aux forces hostiles qui les freinent et les dévoient. (Comment ce qui vaut pour ma vie quotidienne cesserait-il de valoir pour l'histoire alors que l'histoire ne prend son importance, en somme , qu'au point d'incidence où elle rencontre mon existence individuelle ?) A force de morceler les vexations et de les multiplier, c'est à l'atome de réalité invivable que l'on va s'en prendre tôt ou tard, libérant soudain une énergie nucléaire que l'on ne soupçonnait plus sous tant de passivité et de morne résignation. Ce qui produit le bien général est toujours terrible.

 

3



   Le colonialisme a, des années 1945 à 1960, pourvu la gauche d'un père providentiel. Il lui a permis, en lui offrant un adversaire à la taille du fascisme, de ne pas se définir au départ d'elle-même, qui n'était rien, mais de s'affirmer par rapport à autre chose ; il lui a permis de s'accepter comme une chose, dans un ordre où les choses sont tout ou rien.

   Personne n'a osé saluer la fin du colonialisme de peur de le voir sortir de partout, comme un diable de sa boîte mal fermée. Dès l'instant où le pouvoir colonial s'effondrant dénonçait le colonialisme du pouvoir exercé sur les hommes, les problèmes de couleur et de race prenaient l'importance d'une compétition de mots-croisés. A quoi servaient-elles, les marottes d'antiracisme et d'anti-antisémitisme brandies par les bouffons de la gauche ? En dernière analyse, à étouffer les cris de nègres et de Juifs tourmentés que poussaient tous ceux qui n'étaient ni nègres ni Juifs, à commencer par les Juifs et les nègres eux-mêmes ! Je ne songe évidemment pas à mettre en cause la part de généreuse liberté qui a pu animer les sentiments antiracistes dans le cours d'une époque assez récente encore. Mais le passé m'indiffère dès l'instant où je ne le choisis pas. Je parle aujourd'hui, et personne, au nom de l'Alabama ou de l'Afrique du Sud, au nom d'une exploitation spectaculaire, ne me convaincra d'oublier que l'épicentre de tels troubles se situe en moi et en chaque être humilié, bafoué par tous les égards d'une société soucieuse d'appeler «policé» ce que l'évidence des faits s'obstine à traduire policier

   Je ne renoncerai pas à ma part de violence.

   Il n'existe guère en matière de rapports humains d'état plus ou moins supportable, d'indignité plus ou moins admissible ; le quantitatif ne fait pas le compte. Des termes injurieux comme «macaque» ou «bicot» blesseraient-ils plus profondément qu'un rappel à l'ordre ? Qui oserait sincèrement l'assurer ? Interpellé, sermoné, conseillé par un flic, un chef, une autorité, qui ne se sent, au fond de soi et avec cette lucidité des réalités passagères, sans réserves «youpin, raton, chinetoque» ?

   Quel beau portrait-robot nous offraient du pouvoir les vieux colons prophétisant la chute dans l'animalité et la misère pour ceux qui jugeraient leur présence indésirable ? Sécurité d'abord, dit le gardien au prisonnier. Les ennemis du colonialisme d'hier humanisent le colonialisme généralisé du pouvoir; ils s'en font les chiens de garde de la manière la plus habile qui soit : en aboyant contre toutes les séquelles de l'inhumanité ancienne.

   Avant de briguer la charge de président de la Martinique, Aimé Césaire constatait dans une phrase célèbre : «La bourgeoisie s'est trouvée incapable de résoudre les problèmes majeurs auxquels son existence a donné naissance : le problème colonial et le problème du prolétariat.» Il oubliait déjà d'ajouter : «car il s'agit là d'un même problème dont on se condamne à ne rien saisir dès l'instant où on les dissocie».



4



   Je lis dans Gouy : «La moindre offense au roi coûtait aussitôt la vie» (Histoire de France) ; dans la Constitution américaine : «Le peuple est souverain» ; chez Pouget : «Les rois vivaient grassement de leur souveraineté tandis que nous crevons de la nôtre» (Père Peinard), et Corbon me dit : «Le peuple groupe aujourd'hui la foule des hommes à qui tous les égards sont refusés» (Secret du peuple). En quelques lignes, voici reconstituées les mésaventures du principe de souveraineté.

   La monarchie désignait sous le nom de «sujets» les objets de son arbitraire. Sans doute s'efforçait-elle par là de modeler et d'envelopper l'inhumanité foncière de sa domination dans une humanité de liens idylliques. Le respect dû à la personne du roi n'est pas en soi critiquable. Il ne devient odieux que parce qu'il se fonde sur le droit d'humilier en subordonnant. Le mépris a pourri le trône des monarques. Mais que dire alors de la royauté citoyenne, j'entends : des droits multipliés par la vanité et la jalousie bourgeoises, de la souveraineté accordée comme un dividende à chaque individu ? Que dire du principe monarchique démocratiquement morcelé ?

   La France compte aujourd'hui vingt-quatre millions de «mini-rois» dont les plus grands - les dirigeants - n'ont pour paraître tels que la grandeur du ridicule. Le sens du respect s'est déchu au point de se satisfaire en humiliant. Démocratisé en fonctions publiques et en rôles, le principe monarchique surnage le ventre en l'air comme un poisson crevé. Seul est visible son aspect le plus repoussant. Sa volonté d'être (sans réserve et absolument) supérieur, cette volonté a disparu. A défaut de fonder sa vie sur la souveraineté, on tente aujourd'hui de fonder sa souveraineté sur la vie des autres. Moeurs d'esclaves.

III

L'isolement

 

Para no sentirme solo
Por los siglos de los siglos.


Il n'y a de communautaire que l'illusion d'être ensemble. Et contre l'illusion des remèdes licites se dresse seule la volonté générale de briser l'isolement (1). - Les rapports neutres sont le no man's land de l'isolement. L'isolement est un arrêt de mort signé par l'organisation sociale actuelle et prononcé contre elle (2).


1



   Ils étaient là comme dans une cage dont la porte eût été grande ouverte, sans qu'ils puissent s'en évader. Rien n'avait plus d'importance en dehors de cette cage, parce qu'il n'existait plus rien d'autre. Ils demeuraient dans cette cage, étrangers à tout ce qui n'était pas elle, sans même l'ombre d'un désir de tout ce qui était au-delà des barreaux. Il eût été anormal, impossible même de s'évader vers quelque chose qui n'avait ni réalité ni importance. Absolument impossible. Car à l'intérieur de cette cage où ils étaient nés et où ils mourraient, le seul climat d'expérience tolérable était le réel, qui était simplement un instinct irréversible de faire en sorte que les choses eussent de l'importance. Ce n'est que si les choses avaient quelque importance que l'on pouvait respirer et souffrir. Il semblait qu'il y eût un accord entre eux et les morts silencieux pour qu'il en fût ainsi, car l'habitude de faire en sorte que les choses eussent de l'importance était devenue un instinct humain et, aurait-on dit, éternel. La vie était ce qui avait de l'importance, et le réel faisait partie de l'instinct qui donnait à la vie un peu de sens. L'instinct n'envisageait pas ce qui pouvait exister au-delà du réel parce qu'au-delà il n'y avait rien. Rien qui eût de l'importance. La porte restait ouverte et la cage devenait plus douloureuse dans sa réalité qui importait pour d'innombrables raisons et d'innombrables manières.

   Nous ne sommes jamais sortis du temps des négriers.

   Les gens offrent, dans les transports en commun qui les jettent les uns contre les autres avec une indifférence statisticienne, une expression insoutenable de déception, de hauteur et de mépris, comme l'effet naturel de la mort sur une bouche sans dents. L'ambiance de la fausse communication fait de chacun le policier de ses propres rencontres. L'instinct de fuite et d'agression suit à la trace les chevaliers du salariat, qui n'ont plus, pour assurer leurs pitoyables errances, que le métro et les trains de banlieu. Si les hommes se transforment en scorpions qui se piquent eux-mêmes et les uns les autres, n'est-ce pas en somme parce qu'il ne s'est rien passé et que les humains aux yeux vides et au cerveau flasque sont devenus «mystérieusement» des ombres d'hommes, des fantômes d'hommes, et, jusqu'à un certain point, ne sont plus des hommes que de nom ?

   Il n'y a de communautaire que l'illusion d'être ensemble. Certes l'amorce d'une vie collective authentique existe à l'état latent au sein même de l'illusion - il n'y a pas d'illusion sans support réel - mais la communauté véritable reste à créer. Il arrive que la force du mensonge efface de la conscience des hommes la dure réalité de leur isolement.. Il arrive que l'on oublie dans une rue animée qu'il s'y trouve encore de la souffrance et des séparations. Et, parce que l'on oublie seulement par la force du mensonge, la souffrance et les séparations se durcissent ; et le mensonge aussi se brise les reins sur une telle pierre angulaire. Il n'y a plus d'illusion à la taille de notre désarroi.

   Le malaise m'assaille à proportion de la foule qui m'entoure. Aussitôt, les compromis qu'au fil des circonstances j'accordai à la bêtise accourent à ma rencontre, affluent vers moi en vagues hallucinantes de têtes sans visage. Le tableau célèbre d'Edward Munch, Le Cri, évoque pour moi une impression ressentie dix fois par jour. Un homme emporté par une foule, visible de lui seul, hurle soudain pour briser l'envoûtement, se rappeler à lui, rentrer dans sa peau. Acquiescements tacites, sourires figés, paroles sans vie, veulerie et humiliation émiettés sur ses pas se ramassent, s'engouffrent en lui, l'expulsent de ses désirs et de ses rêves, volatilisent l'illusion d'«être ensemble». On se côtoie sans se rencontrer ; l'isolement s'additionne et ne se totalise pas ; le vide s'empare des hommes à mesure qu'ils s'accroissent en densité. La foule me traîne hors de moi, laissant s'installer dans ma présence vide des milliers de petits renoncements.

   Partout les réclames lumineuses reproduisent dans un miroitement de néon la formule de Plotin : «Tous les êtres sont ensemble bien que chacun d'eux reste séparé.» Il suffit pourtant d'étendre la main pour se toucher, de lever les yeux pour se rencontrer, et, par ce simple geste, tout devient proche et lointain, comme par sortilège.

*


   A l'égal de la foule, de la drogue et du sentiment amoureux, l'alcool possède le privilège d'ensorceler l'esprit le plus lucide. Grâce à lui, le mur bétonné de l'isolement semble un mur de papier que les acteurs déchirent selon leur fantaisie, car l'alcool dispose tout sur un plan théâtral intime. Illusion généreuse et qui tue d'autant plus sûrement.

   Dans un bar ennuyeux, où les gens se morfondent, un jeune homme ivre brise son verre, saisit une bouteille et la fracasse contre un mur. Personne ne s'émeut ; déçu dans son attente, le jeune homme se laisse jeter dehors. Pourtant, son geste était virtuellement dans toutes les têtes. Lui seul l'a concrétisé, lui seul a franchi la première ceinture radioactive de l'isolement : l'isolement intérieur, cette séparation introvertie du monde extérieur et du moi. Personne n'a répondu à un signe qu'il avait cru explicite. Il est resté seul comme reste le blouson noir qui brûle une église ou tue un policier, en accord avec lui-même mais voué à l'exil tant que les autres vivent exilés de leur propre existence.Il n'a pas échappé au champ magnétique de l'isolement, le voici bloqué dans l'apesanteur. Toutefois, du fond de l'indifférence qui l'accueille, il perçoit mieux les nuances de son cri ; même si cette révélation le torture, il sait qu'il faudra recommencer sur un autre ton, avec plus de force ; avec plus de cohérence.

   Il n'existera qu'une commune damnation tant que chaque être isolé refusera de comprendre qu'un geste de liberté, si faible et si maladroit soit-il, est toujours porteur d'une communication authentique, d'un message personnel adéquat.. La répression qui frappe le rebelle libertaire s'abat sur tous les hommes. Le sang de tous les hommes s'écoule avec le sang des Durruti assassinés. Partout où la liberté recule d'un pouce, elle accroît au centuple le poids de l'ordre des choses. Exclus de la participation authentique, les gestes de l'homme se dévoient dans la frêle illusion d'être ensemble ou dans son contraire, le refus brutal et absolu du social. Ils oscillent de l'un à l'autre dans un mouvement de balancier qui fait courir les heures sur le cadran de la mort.

*


   Et l'amour à son tour engrosse l'illusion d'unité. Et ce ne sont la plupart du temps qu'avortements et foutaises. La peur de refaire à deux ou à dix un chemin trop pareil et trop connu, celui de l'esseulement, menace les symphonies amoureuses de son accord glacé. Ce n'est pas l'immensité du désir insatisfait qui désespère mais la passion naissante confrontée à son vide. Le désir inextinguible de connaître passionnément tant de filles charmantes naît dans l'angoisse et dans la peur d'aimer, tant l'on craint de ne se libérer jamais des rencontres d'objets. L'aube où se dénouent les étreintes est pareille à l'aube où meurent les révolutionnaires sans révolution. L'isolement à deux ne résiste pas à l'isolement de tous. Le plaisir se rompt prématurément, les amants se retrouvent nus dans le monde, leurs gestes devenus soudain ridicules et sans force. Il n'y a pas d'amour possible dans un monde malheureux.

   La barque de l'amour se brise contre la vie courante.

   Es-tu prêt, afin que jamais ton désir ne se brise, es-tu prêt à briser les récifs du vieux monde ? Il manque aux amants d'aimer leur plaisir avec plus de conséquence et de poésie. Le prince Shekour, dit-on, s'empara d'une ville et l'offrit à sa favorite pour le prix d'un sourire. Nous voici quelques-uns épris du plaisir d'aimer sans réserve, assez passionément pour offrir à l'amour le lit somptueux d'une révolution.


2



   S'adapter au monde est un jeu de pile ou face où l'on décide a priori que le négatif devient positif, que l'impossibilité de vivre fonde les conditions sine qua non de la vie. Jamais l'aliénation ne s'incruste si bien que lorsqu'elle se fait passer pour un bien inaliénable. Muée en positivité, la conscience de l'isolement n'est autre que la conscience privée, ce morceau d'individualisme incessible que les braves gens traînent avec eux comme leur propriété, encombrante et chère. C'est une sorte de plaisir-angoisse qui empêche à la fois que l'on se fixe à demeure dans l'illusion communautaire et que l'on reste bloqué dans les sous-sols de l'isolement.

   Le no man's land des rapports neutres étend son territoire entre l'acceptation béate des fausses collectivités et le refus global de la société. C'est la morale de l'épicier, les «il faut bien s'entraider», «il y a des honnêtes gens partout», «tout n'est pas si mauvais, tout n'est pas si bon, il suffit de choisir», c'est la politesse, l'art pour l'art du malentendu.

   Reconnaissons-le, les rapports humains étant ce que la hiérachie sociale en fait, les rapports neutres offrent la forme la moins fatigante du mépris ; ils permettent de passer sans frictions inutiles à travers les trémies des contacts quotidiens.. Ils n'empêchent pas de rêver, bien loin de là, à des formes de civilités supérieures, telle la courtoisie de Lacenaire, la veille de son exécution, pressant un ami : «Surtout, je vous prie, portez mes remerciements à M. Scribe. Dites-lui qu'un jour, contraint par la faim, je me suis rendu chez lui pour lui soutirer de l'argent. Il a accédé à ma demande avec beaucoup de déférence ; il s'en souviendra, je pense. Dites-lui aussi qu'il a bien fait, car j'avais dans ma poche, à portée de la main, de quoi priver la France d'un auteur dramatique.»

   Mais l'innocuité des rapports neutres n'est qu'un temps mort dans la lutte incessante contre l'isolement, un lieu de passage rapide qui conduit la communication, et bien plus fréquemment, d'ailleurs, vers l'illusion communautaire. J'expliquerais assez ma répugnance d'arrêter un inconnu pour lui demander l'heure, un renseignement, deux mots... par cette façon douteuse de rechercher le contact : la gentillesse des rapports neutres construit lourdement sur le sable ; le temps vide ne me profite jamais.

   L'impossibilité de vivre est partout garantie avec un tel cynisme que le plaisir-angoisse équilibré des rapports neutres participe au mécanisme général de démolition des hommes. Il semble en fin de compte préférable d'entrer sans atermoiements dans le refus radical tactiquement élaboré que de frapper gentiment à toutes les portes où s'échange une survie contre une autre.

   «Je serais ennuyé de mourir si jeune», écrivait Jacques Vaché, deux ans avant de se suicider. Si le désespoir de survivre ne s'unit à la nouvelle prise de conscience pour bouleverser les années qui vont suivre, il ne restera que deux «excuses» à l'homme isolé : la chaise percée des partis et des sectes pataphysico-religieuses, ou la mort immédiate avec Umour. Un assassin de seize ans déclarait récemment : «J'ai tué parce que je m'ennuyais.» Quiconque a déjà senti monter en lui la force de sa propre destruction sait avec quelle négligente lassitude il pourrait lui arriver de tuer les organisateurs de l'ennui. Un jour. Par hasard.

   Enfin, qu'un individu refuse également la violence de l'inadapté et l'adaptation à la violence du monde, où trouvera-t-il sa voie ? S'il n'élève au niveau d'une théorie et d'une pratique cohérentes sa volonté de parfaire l'unité avec le monde et avec soi, le grand silence des espaces sociaux bâtit pour lui le palais des délires solipsistes.

   Les condamnés aux maladies mentales jettent, du fond de leur prison, les cris d'une révolte sabrée dans le négatif. Quel Fourier savamment mis à mort dans ce malade dont l'aliéniste Volnat : «En lui commençait une indifférence entre son moi et le monde extérieur. Tout ce qui se passait dans le monde se passait aussi dans son corps. Il ne pouvait placer une bouteille entre deux rayons d'un placard, car les rayons se rapprochant pouvaient briser la bouteille. Et ça lui serrait dans la tête. C'était comme si sa tête était serrée entre les rayons du placard. Il ne pouvait fermer une valise, car pressant les objets dans la valise, ça lui pressait dans la tête comme dans la valise. S'il sortait dans la rue après avoir fermé les portes et les fenêtres de sa maison, il se trouvait incommodé, son cerveau était compressé par l'air, et il devait retoruner chez lui pour ouvrir une porte ou une fenêtre. "Pour que je sois à mon aise, disait-il, il me faudrait l'étendue, le champ libre. [...] Il faudrait que je sois libre de mon espace. C'est la lutte avec les choses qui sont autour de moi."»

   Le Consul s'arrêta. Il lut l'inscription : "No se puede vivir sin amor» (Lowry : Au-dessous du volcan).

IV

La souffrance




La souffrance de l'aliénation naturelle a fait place à la souffrance de l'aliénation sociale, tandis que les remèdes devenaient des justifications (1) - Où la justification manque, les exorcismes suppléent (2) - Mais aucun subterfuge ne dissimule désormais l'existence d'une organisation de la souffrance, tributaire d'une organisation fondée sur la répartition des contraintes (3). - La conscience réduite à la conscience des contraintes est l'antichambre de la mort. Le désespoir de la conscience fait les meurtriers de l'ordre, la conscience du désespoir, les meurtriers du désordre (4).


1



   La symphonie des cris et des paroles offre au décor des rues une dimension mouvante. Sur une base continue se modulent des thèmes graves ou légers, voix eraillées, appels chantants, éclats nostalgiques de phrase sans fin. Une architecture sonore se superpose au tracé des rues et des façades, elle complète ou corrige la note attrayante ou répulsive d'un quartier. Cependant, de la Contrescarpe aux Champs-Elysées, les accords de base sonnent partout les mêmes : leur résonance sinistre s'est si bien incrustée dans toutes les oreilles qu'elle a cessé d'étonner. «C'est la vie», «on ne changera pas l'homme», «ça va comme ça va», «il faut se faire une raison», «ce n'est pas drôle tous les jours»... Ce lamento dont la trame unifie les conversations les plus diverses a si bien perverti la sensibilté qu'il passe pour la tournure la plus commune des dispositions humaines. Là où il n'est pas accepté, le désespoir tend le plus souvent à n'être plus perceptible. La joie absente depuis deux siècles de la musique européenne semble n'inquiéter personne, c'est tout dire. Consommer, consumer : la cendre est devenue norme du feu.

   D'où tire-t-elle son origine, cette importance usurpée par la souffrance et par ses rites d'exorcisme ? Sans doute des dures conditions de survie imposées aux premiers hommes dans une nature hostile, parcourue de forces brutales et mystérieuses. Face aux dangers, la faiblesse des hommes découvrait dans l'agglomérat social non seulement une protection mais une manière de coopérer avec la nature, de pactiser avec elle et même de la transformer. Dans la lutte contre l'aliénation naturelle (la

mort, la maladie, la souffrance), l'aliénation est devenue sociale. Et à leur tour, la mort, la maladie, la souffrance devinrent - quoi qu'on en pense - sociales. On échappait aux rigueurs du climat, à la faim, à l'inconfort pour tomber dans les pièges de l'esclavage. L'esclavage aux dieux, aux hommes, au langage. Et pourtant, un tel esclavage comportait sa part de victoire, il y avait de la grandeur à vivre dans la terreur d'un dieu qui vous rendait par ailleurs invincible. Ce brassage de l'humain et de l'inhumain suffirait certes à expliquer l'ambiguité de la souffrance, sa façon d'apparaître tout au long de l'histoire des hommes à la fois comme un mal honteux et comme un mal salutaire, un bien, en quelque sorte. Il faut cependant compter ici avec l'ignoble tare des religions, avec la mythologie chrétienne surtout, qui mit son génie à porter au plus haut point de perfection cette suggestion morbide et dépravée : prémunis-toi contre la mutilation par la mutilation volontaire !

   «Depuis la venue du Christ, nous sommes délivrés non du mal à souffrir mais du mal de souffrir inutilement», écrit fort justement le P. Charles de la Compagnie de Jésus. Le problème du pouvoir n'a jamais été de se supprimer mais de se donner une raison afin de ne pas opprimer «inutilement». En mariant la souffrance à l'homme, sous prétexte de grâce divine ou de loi naturelle, le christianisme, cette thérapeutique maladive, a réussi son «coup de maître». Du prince au manager, du prêtre au spécialiste, du directeur de conscience au psychologique, c'est toujours le principe de la souffrance utile et du sacrifice consenti qui constitue la base la plus solide du pouvoir hiérarchisé. Quelle que soit sa raison invoquée, monde meilleur, au-delà, société socialiste ou futur enchanteur, la souffrance acceptée est toujours chrétienne, toujours. A la vermine cléricale succèdent aujourd'hui les zélateurs d'un Christ passé au rouge. Partout les revendications officielles portent en filigrane la dégoûtante effigie de l'homme en croix, partout les camarades sont priés d'arborer la stupide auréole du militant martyr. Les malaxeurs de la bonne Cause préparent avec le sang versé les cochonnailles du futur : moins de chair à canon, plus de chair à principe !

*


    A première vue, l'idéologie bourgeoise paraissait résolue à traquer la souffrance avec autant d'opiniâtreté qu'elle en mettait à poursuivre les religions de sa haine. Entichée de progrès, de confort, de profit, de bien-être, de raison, elle possédait assez d'armes - sinon les armes réelles, du moins celles de l'illusion - pour convaincre de sa volonté d'en finir scientifiquement avec le mal de souffrir et le mal de croyance. Elle ne devait, on le sait, qu'inventer de nouveaux anesthésiques, de nouvelles superstitions.

   On ôta Dieu, et la souffrance devint «naturelle», inhérente à la «nature humaine» ; on en venait à bout, mais par d'autres souffrances compensatoires : les martyrs de la science, les victimes du progrès, les générations sacrifiées. Or, dans ce mouvement même, la notion de souffrance naturelle dévoilait sa racine sociale. On ôta la Nature humaine, et la souffrance devint sociale, inhérente à l'être-dans-la-société. Mais, bien entendu, les révolutions démontrèrent que le mal social n'était pas un principe métaphysique ; qu'il pouvait exister une forme de société d'où le mal de vivre serait exclu. L'histoire brisait l'ontologie sociale, mais voici que la souffrance, loin de disparaître, trouvait de nouvelles raisons dans les exigences de l'histoire, soudain figée à son tour dans son fameux sens unique. La Chine prépare les enfants à la société sans classe en leur enseignant l'amour de la patrie, l'amour de la famille et l'amour du travail. L'ontologie historique ramasse les résidus de tous les systèmes métaphysiques passés, tous les en-soi, Dieu, la Nature, l'Homme, la Société. Désormais, les hommes font l'histoire contre l'Histoire elle-même, parce que l'Histoire est devenue le dernier rempart ontologique du pouvoir, la ruse ultime où il dissimule, sous la promesse d'un long week-end, sa volonté de durer jusqu'au samedi qui ne viendra jamais. Au-delà de l'histoire fétichisée, la souffrance se révèle dépendante de l'organisation sociale hiérarchisée. Et quand la volonté d'en finir avec le pouvoir hiérarchisé aura suffisamment chatouillé la conscience des hommes, chacun conviendra que la liberté armée et le poids des contraintes n'ont rien de métaphysique.


2



   Tout en mettant à l'ordre du jour le bonheur et la liberté, la civilisation technicienne inventait l'idéologie du bonheur et de la liberté. Elle se condamnait donc à ne rien créer qu'une liberté d'apathie, un bonheur dans la passivité. Du moins l'invention, toute pervertie qu'elle soit, avait suffi pour nier universellement qu'il y ait une souffrance inhérente à la condition d'être humain, qu'il puisse exister de toute éternité une condition humaine. C'est pourquoi la pensée bourgeoise échoue à vouloir consoler de la souffrance : aucune de ses justifications n'atteint à la force d'espérance que suscita jadis son pari fondamental sur la technique et le bien-être.

   La fraternité désespérée dans la maladie est ce qui peut arriver de pire à une civilisation. C'est moins la mort qui épouvante les hommes du XX° siècle que l'absence de vraie vie. Chaque geste mort, mécanisé, spécialisé, ôtant une part de vie cent fois, mille fois par jour jusqu'à l'épuisement de l'esprit et du corps, jusqu'à cette fin qui n'est plus la fin de la vie mais une absence arrivée à saturation, voilà qui risque de donner du charme aux apocalypses, aux destructions géantes, aux anéantissements complets, aux morts brutales, totales et propres. Auschwitz et Hiroshima sont bien le «réconfort du nihilisme». Il suffit que l'impuissance à vaincre la souffrance devienne un sentiment collectif, et l'exigence de souffrir et de mourir peut s'emparer soudain d'une communauté. Consciemment ou non, la plupart des gens préfèrent mourir plutôt que de ressentir en permanence l'insatisfaction de vivre. J'ai toujour vu dans les cortèges anti-atomiques - si j'excepte une minorité agissante de radicaux - une majorité de pénitents cherchant à exorciser leur propre désir de disparaître avec l'humanité tout entière. Ils s'en défendent évidemment, mais leur peu de joie - il n'y a de vraie joie que révolutionnaire - témoigne contre eux, sans appel.

   Peut-être est-ce aux fins d'éviter qu'un universel désir de périr ne s'empare des hommes qu'un véritable spectacle s'organise autour des misères et des douleurs particulières. Une sorte de philanthropie d'utilité publique pousse chacun à se réconforter de ses propres infirmités au spectacle de celles des autres.

   Cela va des photos de catastrophe, du drame du chanteur cocu, des rengaines à la Berthe Sylva, de la vidange dérisoire de France-Soir, aux hôpitaux, aux asiles, aux prisons, véritables musées de consolation à l'usage de ceux que leur crainte d'y entrer fait se réjouir de n'y être pas. J'ai le sentiment parfois d'une telle souffrance diffuse, éparse en moi, qu'il m'arrive de regarder comme un soulagement le malheur occasionnel qui la concrétise, la justifie, lui offre un exutoire licite. Rien ne me dissuadera de cette conviction : ma tristesse éprouvée lors d'une rupture, d'un échec, d'un deuil, ne m'atteint pas de l'extérieur comme une flèche mais sourd de moi telle une source qu'un glissement de terrain vient de libérer. Il y a des blessures qui permettent à l'esprit de pousser un cri longtemps contenu. Le désespoir ne lâche jamais sa proie ; c'est seulement la proie qui voit le désespoir dans la fin d'un amour ou la mort d'un enfant, là où il n'y a que son ombre portée. Le deuil est un prétexte, une façon commode d'éjaculer le néant à petits coups. Les pleurs, les cris, les hurlements de l'enfance restent emprisonnés dans le coeur des hommes. A jamais ? En toi aussi le vide ne cesse de gagner.


3



   Je dirai un mot encore des alibis du pouvoir. Supposons qu'un tyran prenne plaisir à jeter dans une étroite cellule des prisonniers préalablement pelés vifs, qu'entendre leurs cris atroces et les voir se battre chaque fois qu'ils se frôlent le divertisse fort, tout en l'incitant à méditer sur la nature humaine et le curieux comportement des hommes. Supposons qu'à la même époque et dans le même pays il se trouve des philosophes et des savants pour expliquer au monde de la science et des arts que la souffrance tient à la mise en commun des hommes, à l'inévitable présence des Autres, à la société en tant que telle, ne serait-on pas fondé à considérer ces gens comme les chiens de garde du tyran ? En répandant pareilles thèses, une certaine conception existentialiste a, par ricochet, frappé d'évidence et d'une pierre deux coups la collusion des intellectuels de gauche avec le pouvoir et la ruse grossière par laquelle une organisation sociale inhumaine attribue à ses propres victimes la responsabilité de ses cruautés. Un publiciste écrivait au XIX° siècle : «On trouve à chaque pas, dans la littérature de nos jours, la tendance à regarder les souffrances individuelles comme un mal social et à rendre l'organisation de notre société responsable de la misère et de la dégradation de ses membres. Voilà une idée profondément nouvelle. On a cessé de prendre ses maux comme venant de la fatalité.» Une «nouveauté» si actuelle semble n'avoir pas troublé outre mesure les bons esprits confits de fatalité : Sartre et l'enfer des autres, Freud et l'instinct de mort, Mao et la nécessité historique. Quelle différence après tout avec le stupide : «Les hommes sont ainsi faits» ?

   L'organisation sociale hiérarchisée est comparable à un système de trémies et de lames effilées. En nous écorchant vifs, le pouvoir met son point d'habileté à nous persuader que nous nous écorchons mutuellement. Se borner à l'écrire risque, il est vrai, de nourrir une nouvelle fatalité : mais j'entends bien, en l'écrivant, que personne ne se borne à le lire.

*


   L'altruisme se situe au verso de l'«enfer des autres», la mystification s'offrant cette fois sous le signe du positif. Qu'on en finisse une fois pour toutes avec cet esprit d'ancien combattant ! Pour que les autres m'intéressent, il faut d'abord que je trouve en moi la force d'un tel intérêt. Il faut que ce qui me lie aux autres apparaisse à travers ce qui me lie à la part la plus riche et la plus exigeante de ma volonté de vivre. Non l'inverse. Dans les autres, c'est toujours moi que je cherche, et mon enrichissement, et ma réalisation. Que chacun en prenne conscience et le «chacun pour soi» mené à ses conséquences ultimes débouchera sur le «tous pour chacun». La liberté de l'un sera la liberté de tous. Une communauté qui ne s'érige pas au départ des exigences individuelles et de leur dialectique ne peut que renforcer la violence oppressive du pouvoir. L'Autre où je ne me saisis pas n'est qu'une chose et c'est bien à l'amour des choses que l'altruisme me convie. A l'amour de mon isolement..

   Vu sous l'angle de l'altruisme ou de la solidarité - cet altruisme de gauche - le sentiment d'égalité marche la tête en bas. Qu'est-ce d'autre que l'angoisse commune aux sociétaires isolés, humiliés, baisés, battus, cocus, contents, l'angoisse de parcelles séparées, aspirant à se rejoindre non dans la réalité mais dans une unité mystique, n'importe quelle unité, celle de la nation ou celle du mouvement ouvrier, peu importe pourvu qu'on s'y sente comme dans les soirs de grandes beuveries «tous frères» ? L'égalité dans la grande famille des hommes exalte l'encens des mystifications religieuses. Il faut avoir les narines obturées pour ne pas s'en trouver mal.

   Pour moi, je ne reconnais d'autre égalité que celle que ma volonté de vivre selon mes désirs reconnaît dans la volonté de vivre des autres. L'égalité révolutionnaire sera indissolublement individuelle et collective.


4



   Dans la perspective du pouvoir, un seul horizon : la mort. Et tant va la vie à ce désespoir qu'à la fin elle s'y noie. Partout où vient à stagner l'eau vive du quotidien les traits du noyé reflètent le visage des vivants, le positif est, à y bien regarder, négatif, le jeune est déjà le vieux et ce qui se construit atteint l'ordre des ruines. Au royaume du désespoir, la lucidité aveugle à l'égal du mensonge. On meurt de ne pas savoir, frappé par-derrière. Par ailleurs, la conscience de la mort qui guette accroît la torture et précipite l'agonie. L'usure des gestes freinés, entravés, interdits, ronge plus sûrement qu'un cancer, mais rien ne généralise le «cancer» comme la conscience claire d'une telle usure. Rien, j'en reste persuadé, ne peut sauver de l'anéantissement un homme à qui l'on poserait sans relâche la question : «As-tu repéré la main qui, avec tous les égards, te tue ?» Evaluer l'impact de chaque brimade, estimer au pèse-nerf le poids de chaque contrainte, cela suffit pour acculer l'individu le plus solide à un sentiment unique et envahissant, le sentiment d'une faiblesse atroce et d'une impuissance totale. C'est du fond de l'esprit que monte la vermine des contraintes, à laquelle rien d'humain ne résiste.

   Parfois il me semble que le pouvoir me rend pareil à lui : une grande force sur le point de s'effondrer, une rage impuissante à sévir, un désir de totalité soudain racorni. Un ordre impuissant ne règne qu'en assurant l'impuissance de ses esclaves ; Franco et Battista, émasculant les prisonniers révolutionnaires, ont su le démontrer avec brio. Les régimes plaisamment baptisés «démocratiques» ne font qu'humaniser la castration : provoquer le vieillissement précoce paraît à première vue moins féodal que la technique du couteau et de la ligature. A première vue seulement, car sitôt qu'un esprit lucide a compris que par l'esprit venait désormais l'impuissance, on peut allégrement déclarer que la partie est perdue !

   Il existe une prise de conscience admise par le pouvoir parce qu'elle sert ses desseins. Emprunter sa lucidité à la lumière du pouvoir, c'est rendre lumineuse l'obscurité du désespoir, c'est nourrir sa vérité de mensonge. Le stade esthétique se définit : ou la mort contre le pouvoir, ou la mort dans le pouvoir ; Arthur Cravan et Jacques Vaché, d'une part, le S.S., le para, le tueur à gages de l'autre. La mort est chez eux un aboutissement logique et naturel, la confirmation suprême d'un état de fait permanent, le dernier point de suspension d'une ligne de vie où rien en fin de compte ne fut écrit. Ce qui n'échappe pas à l'attraction presque universelle du pouvoir tombe uniformément. C'est toujours le cas de la bêtise et de la confusion mentale, c'est souvent le cas de l'intelligence. La fêlure est la même chez Drieu et Jacques Rigaux, mais elle est de signe contraire, l'impuissance du premier est taillée dans la soumission et la servilité, la révolte du second se brise prématurément sur l'impossible. Le désespoir de la conscience fait les meurtriers de l'ordre, la conscience du désespoir, les meurtriers du désordre. A la chute dans le conformisme des prétendus anarchistes de droite répond, par l'effet d'une gravitation identique, la chute des archanges damnés dans les dents d'acier de la souffrance. Au fond du désespoir résonnent les crécelles de la contre-révolution.

   La souffrance est le mal des contraintes. Une parcelle de joie pure, si infime soit-elle, la tient en respect. Renforcer la part de joie et de fête authentiques ressemble à s'y méprendre aux apprêts d'une insurrection générale.

   De nos jours, les gens sont invités à une gigantesque chasse aux mythes et aux idées reçues mais, qu'on ne s'y trompe pas, on les envoie sans armes ou pis, avec les armes en papier de la spéculation pure, dans le marécage des contraintes où ils achèvent de s'enliser. C'est pourquoi la joie naîtra peut-être d'abord de pousser, les premiers en avant, les idéologues de la démystification, afin qu'observant comment ils se tirent d'affaire on puisse tirer parti de leurs actes ou avancer sur leurs corps.

   Les hommes sont, comme l'écrit Rosanov, écrasés par l'armoire. Si l'on ne soulève pas l'armoire, il est impossible de délivrer d'une souffrance éternelle et insupportable des peuples entiers. Il est terrible d'écraser, ne fût-ce qu'un seul homme. Voici qu'il veut respirer et qu'il ne peut plus respirer. L'armoire recouvre tous les hommes et cependant chacun reçoit sa part incessible de souffrance. Et tous les hommes s'efforcent de soulever l'armoire, mais pas avec la même conviction, pas avec la même force. Etrange civilisation gémissante.

   Les penseurs s'interrogent : «Des hommes sous l'armoire ! Comment se sont-ils mis là-dessous ?» Néanmoins, ils s'y sont mis. Et si quelqu'un vient au nom de l'objectivité démontrer qu'on n'arrive pas à bout d'un tel fardeau, chacune de ses phrases, chacune de ses paroles accroît le poids de l'armoire, de cet objet qu'il entend représenter par l'universalité de «sa conscience objective». Et tout l'esprit chrétien est là, qui s'est donné rendez-vous, il caresse la souffrance comme un bon chien, il diffuse la photo d'hommes écrasés et souriants. «La raison de l'armoire est toujours la meilleure» laissent entendre des milliers de livres publiés chaque jour pour être rangés dans l'armoire. Et cependant tout le monde veut respirer et personne ne peut respirer, et beaucoup disent : «Nous respirerons plus tard», et la plupart ne meurent pas, car ils sont déjà morts.

   Ce sera maintenant ou jamais.

V

Déchéance du travail




L'obligation de produire aliène la passion de créer. Le travail productif relève des procédés de maintien de l'ordre. Le temps de travail diminue à mesure que croît l'empire du conditionnement.



   Dans une société industrielle qui confond travail et productivité, la nécessité de produire a toujours été antagoniste au désir de créer. Que reste-t-il d'étincelle humaine, c'est-à-dire de créativité possible, chez un être tiré du sommeil à six heures chaque matin, cahoté dans les trains de banlieu, assourdi par le fracas des machines, lessivé, bué par les cadences, les gestes privés de sens, le conrôle statistique, et rejeté vers la fin du jour dans les halls de gares, cathédrales de départ pour l'enfer des semaines et l'infime paradis des week-ends, où la foule communie dans la fatigue et l'abrutissement ? De l'adolescence à l'âge de la retraite, les cycles de vingt-quatre heures font succéder leur uniforme émiettement de vitre brisée : fêlure du rythme figé, fêlure du temps -qui-est-de-l'argent, fêlure de la soumission aux chefs, fêlure de l'ennui, fêlure de la fatigue. De la force vive déchiquetée brutalement à la déchirure béante de la vieillesse, la vie craque de partout sous les coups du travail forcé. Jamais une civilisation n'atteignit à un tel mépris de la vie ; noyé dans le dégoût, jamais une génération n'éprouva à ce point le goût enragé de vivre. Ceux qu'on assassine lentement dans les abattoirs mécanisés du travail, les voici qui discutent, chantent, boivent, dansent, baisent, tiennent la rue, prennent les armes, inventent une poésie nouvelle. Déjà se constitue le front contre le travail forcé, déjà les gestes de refus modèlent la conscience future. Tout appel à la productivité est, dans les conditions voulues par le capitalisme et l'économie soviétisée, un appel à l'esclavage.

   La nécessité de produire trouve si aisément ses justifications que le premier Fourastié venu en farcit dix livres sans peine. Par malheur pour les néo-penseurs de l'économisme, ces justifications sont celles du XIX° siècle, d'une époque où la misère des classes laborieuses fit du droit au travail l'homologue du droit à l'esclavage, revendiqué à l'aube des temps par les prisonniers voués au massacre. Il s'agissait avant tout de ne pas disparaître physiquement, de survivre. Les impératifs de productivité sont des impératifs de survie ; or les gens veulent désormais vivre, non seulement survivre.

   Le tripalium est un instrument de torture. Labor signifie «peine». Il y a quelque légèreté à oublier l'origine des mots «travail» et «labeur». Les nobles avaient du moins la mémoire de leur dignité comme de l'indignité qui frappait leurs esclavages. Le mépris aristocratique du travail reflétait le mépris du maître pour les classes dominées ; le travail était l'expiation à laquelle les condamnait de toute éternité le décret divin qui les avait voulues, pour d'impénétrables raisons, inférieures. Le travail s'inscrivait, parmi les sanctions de la Providence, comme la punition du pauvre, et parce qu'elle régissait aussi le salut futur, une telle punition pourrait revêtir les attributs de la joie. Au fond, le travail importait moins que la soumission.

   La bourgeoisie ne domine pas, elle exploite. Elle soumet peu, elle préfère user. Comment n'a-t-on pas vu que le principe du travail productif se substituait simplement au principe d'autorité féodal ? Pourquoi n'a-t-on pas voulu le comprendre ?

   Est-ce parce que le travail améliore la condition des hommes et sauve les pauvres, illusoirement du moins, de la damnation éternelle ? Sans doute, mais il appert aujourd'hui que le chantage sur les lendemains meilleurs succède docilement au chantage sur le salut de l'au-delà. Dans l'un et l'autre cas, le présent est toujours sous le coup de l'oppression.

   Est-ce parce qu'il transforme la nature ? Oui, mais que ferais-je d'une nature ordonnée en termes de profits dans un ordre de choses où l'inflation technique couvre la déflation sur l'emploi de la vie ? D'ailleurs, de même que l'acte sexuel n'a pas pour fonction de procréer mais engendre très accidentellement des enfants, c'est par surcroît que le travail organisé transforme la surface des continents, par prolongement et non par motivation. Travailler pour transformer le monde ? Allons donc ! Le monde se transforme dans le sens où il existe un travail forcé ; et c'est pourquoi il se transforme si mal..

   L'homme se réaliserait-il dans son travail forcé ? Au XIX° siècle, il subsistait dans la conception du travail une trace infime de créativité. Zola décrit un concours de cloutiers où les ouvriers rivalisent d'habileté pour parfaire leur miniscule chef-d'oeuvre. L'amour du métier et la recherche d'une créativité cependant malaisée permettaient sans conteste de supporter dix à quinze heures auxquelles personne n'aurait pu résister s'il n'était glissé quelque façon de plaisir. Une conception encore artisanale dans son principe laissait à chacun le soin de se ménager un confort précaire dans l'enfer de l'usine. Le taylorisme assena le coup de grâce à une mentalité précieusement entretenue par le capitalisme archaïque. Inutile d'espérer d'un travali à la chaîne ne serait-ce qu'une caricature de créativité. L'amour du travail bien fait et le goût de la promotion dans le travail sont aujourd'hui la marque indélébile de la veulerie et de la soumission la plus stupide. C'est pourquoi, partout où la soumission est exigée, le vieux pet idéologique va son chemin, de l'Arbeit macht frei des camps d'extermination aux discours d'Henry Ford et de Mao Tsé-toung.

   Quelle est donc la fonction du travail forcé ? Le mythe du pouvoir exercé conjointement par le chef et par Dieu trouvait dans l'unité du système féodal sa force de coercition. En brisant le mythe unitaire, le pouvoir parcellaire de la bourgeoisie ouvre, sous le signe de la crise, le règne des idéologies qui jamais n'atteindront ni seules, ni ensemble, au quart de l'efficacité du mythe. La dictature du travail productif prend opportunément la relève. Il a pour mission d'affaiblir biologiquement le plus grand nombre des hommes de les châtrer collectivement et de les abrutir afin de les rendre réceptifs aux idéologies les moins prégnantes, les moins viriles, les plus séniles qui furent jamais dans l'histoire du mensonge.

   Le prolétariat du début du XIX° siècle compte une majorité de diminués physiques, d'hommes brisés systématiquement par la torture de l'atelier.. Les révoltes viennent de petits artisans, de catégories privilégiées ou de sans travail, non d'ouvriers assomés par quinze heures de labeur. N'est-il pas troublant de constater que l'allégement du nombre d'heures de prestations intervient au moment où le spectacle de variétés idéologiques mis au point par la société de consommation paraît de nature à remplacer efficacement les mythes féodaux détruits par la jeune bourgeoisie ? (Des gens ont vraiment travaillé pour un réfrigérateur, pour une voiture, pour un récepteur de télévision. Beaucoup continuent à le faire, «invités» qu'ils sont à consommer la passivité et le temps vide que leur «offre» la «nécessité» de produire.)

   Des statistiques publiés en 1938 indiquent qu'une mise en oeuvre des techniques de production contemporaines réduiraient la durée des prestations nécessaires à trois heures par jour. Non seulement nous sommes loin du compte avec nos sept heures de travail, mais après avoir usé des générations de travailleurs en leur promettant le bien-être qu'elle leur vend aujourd'hui à crédit, la bourgeoisie (et sa version soviétisée) poursuit sa destruction de l'homme en dehors du travail. demain elle appâtera ses cinq heures d'usure quotidienne exigées par un temps de créativité qui croîtra dans la mesure où elle pourra l'emplir d'une impossibilité de créer (la fameuse organisation des loisirs).

   On a écrit justement : «La Chine fait face à des problèmes économiques gigantesques ; pour elle, la productivité est une question de vie ou de mort.» Personne ne songe à le nier. Ce qui me paraît grave ne tient pas aux impératifs économiques, mais à la façon d'y répondre. L'armée Rouge de 1917 constituait un type nouveau d'organisation. L'armée Rouge de 1960 est une armée comme on en rencontre dans les pays capitalistes. Les circonstances ont prouvé que son efficacité restait loin au-dessous des possibilités des milices révolutionnaires. De même l'économie chinoise planifiée, en refusant d'accorder à des groupes fédérés l'organisation autonome de leur travail, se condamne à rejoindre une forme de capitalisme perfectionné, nommé socialisme. A-t-on pris la peine d'étudier les modalités de travail des peuples primitifs, l'importance du jeu et de la créativité, l'incroyable rendement obtenu par des méthodes qu'un appoint des techniques modernes rendrait cent fois plus efficaces encore ? Il ne semble pas. Tout appel à la productivité vient du haut. Or la créativité seule est spontanément riche. Ce n'est pas de la productivité qu'il faut attendre une vie riche, ce n'est pas de la productivité qu'il faut espérer une réponse collective et enthousiaste à la demande économique. Mais que dire de plus quand on sait de quel culte le travail est honoré à Cuba comme en Chine, et avec quelle aisance les pages vertueuses de Guizot passeraient désormais dans un discours du 1er Mai ?

    A mesure que l'automation et la cybernétique laissent prévoir le remplacement massif des travailleurs par des esclaves mécaniques, le travail forcé révèle sa pure appartenance aux procédés barbares du maintien de l'ordre. Le pouvoir fabrique ainsi la dose de fatigue nécessaire à l'assimilation passive de ses diktats télévisés. Pour quel appât travailler désormais ? La duperie est épuisée ; il n'y a plus rien à perdre, pas même une illusion. L'organisation du tavail et l'organisation des loisirs referment les ciseaux castrateurs chargés d'améliorer la race des chiens soumis. Verra-t-on quelque jour les grévistes, revendiquant l'automation et la semaine de dix heures, choisir, pour débrayer, de faire l'amour dans les usines, les bureaux et les maisons de la culture ? Il n'y aurait que les programmateurs, les managers, les dirigeants syndicaux et les sociologues pour s'en étonner et s'en inquiéter. Avec raison peut-être. Après tout, il y va de leur peau.

VI

Décompression et troisième force




Jusqu'à présent la tyrannie n'a fait que changer de mains. Dans le respect commun de la fonction dirigeante, les forces antagonistes n'ont cessé d'entretenir les germes de leur coexistence future. (Quand le meneur de jeu prend le pouvoir d'un chef, la révolution meurt avec les révolutionnaires.) Les antagonismes non résolus pourrissent en dissimulant les vraies contradictions. La décompression est le contôle permanent des antagonistes par la caste dominante. La troisième force radicalise les contradictions et les mène à leur dépassement, au nom de la liberté individuelle et contre toutes les formes de contrainte. Le pouvoir n'a d'autre recours que d'écraser ou de récupérer la troisième force sans en reconnaître l'existence.



   Faisons le point. Quelques millions d'hommes vivaient dans une immense bâtisse sans porte ni fenêtre.. D'innombrables lampes à huile rivalisaient sur leur maigre lumière avec les ténèbres qui régnaient en permanence. Comme il était d'usage, depuis la plus sage Antiquité, leur entretien incombait aux pauvres, aussi le cours de l'huile épousait-il fidèlement le cours sinueux de la révolte et de l'accalmie. Un jour une insurrection générale éclata, la plus violente que ce peuple eût connue. Les meneurs exigeaient une juste répartition des frais d'éclairage ; un grand nombre de révolutionnaires revendiquaient la gratuité de ce qu'ils appelaient un service d'utilité publique ; quelques extrémistes allaient jusqu'à réclamer la destruction d'une demeure prétendue insalubre et inadaptée à la vie commune. Selon la coutume, les plus raisonnables se trouvèrent désarmés devant la brutalité des combats. Au cours d'un engagement particulièrement vif avec les forces de l'ordre, un boulet mal dirigé creva dans le mur d'enceinte une brèche par où la lumière se coula. Le premier moment de stupeur passé, cet afflux de lumière fut salué par des cris de victoire. La solution était là : il suffisait désormais d'aménager d'autres brèches. Les lampes furent mises au rebut ou rangées dans des musées, le povoir échut aux perceurs de fenêtre. On oublia les partisans d'une destruction radicale et même leur liquidation discrète passa, semble-t-il, presque inaperçue.. (On se querellait sur le nombre et l'emplacement des fenêtres.) Puis leurs noms revinrent en mémoire, un siècle ou deux plus tard, alors que, accoutumé à voir de larges baies vitrées, le peuple, cet éternel mécontent, s'était mis à poser d'extravagantes questions. «Traîner ses jours dans une serre climatisée, est-ce une vie ?», demanda-t-il.

*


   La conscience contemporaine est tantôt celle de l'emmuré, tantôt celle du prisonnier. L'oscillation lui tient lieu de liberté ; il va, comme le condamné, du mur blanc de sa cellule à la fenêtre grillagée de l'évasion. Que l'on perce une ouverture dans le caveau de l'isolement, et l'espoir filtre avec la lumière. De l'espoir d'évasion qu'entretiennent les prisons dépend la docilité du prisonnier. Acculé à un mur sans issue, un homme ne connaît par contre que la rage de l'abattre ou de s'y briser la tête, ce qui ne laisse pas d'être regrettable au regard d'une bonne organisation sociale (même si le suicidé n'a pas l'heureux esprit d'entrer dans la mort à la manière des princes orientaux, en immolant tous ses esclaves : juges, évêques, généraux, policiers, psychiatres, philosophes, managers, spécialistes et cybernéticiens).

   L'emmuré vif a tout à gagner, le prisonnier, lui, peut perdre encore l'espoir. L'espoir est la laisse de la soumission. Dès que le pouvoir risque d'éclater, il fait jouer la soupape de sûreté, il diminue la pression interne. On dit qu'il change ; en vérité il n'a fait que s'adapter en résolvant ses difficultés.

   Il n'est pas d'autorité qui ne voie se dresser contre elle une autorité similaire et de signe contraire. Or, rien de plus périlleux pour le principe de gouvernement hiérarchisé que l'affrontement sans merci de deux forces antagonistes animées d'une rage d'anéantissement total. Dans pareil conflit, le raz de marée du fanatisme emporte les valeurs les plus stables, le no man's land s'étend partout, instaurant l'interrègne du «rien n'est vrai, tout est permis». L'histoire, il est vrai, n'offre pas d'exemple d'un combat titanesque qui ne fût opportunément désamorcé et transformé en conflit d'opérette. D'où vient la décompression ? De l'accord de principe implicitement conclu entre les forces en présence.

   Le principe hiérarchique reste en effet commun aux forcenés des deux camps. On ne s'affronte jamais impunément, ni inocemment. Face au capitalisme des Lloyd George et des Krupp s'érige l'anticapitalisme de Lénine et de Trotsky. Dans le miroir des maîtres du présent se reflètent déjà les maîtres futurs. Comme l'écrit Henri Heine :

Lächelnd sheidet der Tyran
Denn er weiss, nach seinem Tode
Wechselt Willkür nur die Hände
Und die Knechtschaft hat kein Ende.


   Le tyran meurt en souriant ; car il sait qu'après sa mort la tyrannie changera seulement de mains, et que l'esclavage est sans fin. Les chefs diffèrent comme diffèrent leurs modes de domination, mais ils restent des chefs, des propriétaires d'un pouvoir exercé à titre privé. (La grandeur de Lénine tient sans conteste à son refus romantique d'assumer la fonction de maître absolu qu'impliquait son organisation très hiérarchisée du groupe bolchevik ; c'est par ailleurs à cette grandeur-là que le mouvement ouvrier est redevable de Cronstadt 21, de Budapest 56 et du batiouchka Staline.)

   Dès lors, le point commun va devenir point de décompression. Identifier l'adversaire avec le Mal et se nimber de l'auréole du Bien offre assurément l'avantage stratégique d'assurer l'unité d'action en polarisant l'énergie des combattants. Mais la manoeuvre exige du même coup l'anéantissement de l'adversaire. Une telle perspective a de quoi faire hésiter les modérés. D'autant que détruire radicalement l'adversaire pousse jusque dans le camp ami la destrcution de cette part commune aux antagonistes. La logique bolchevique devait obtenir la tête des chefs sociaux-démocrates. Ceux-ci s'empressèrent de trahir, et ils le firent en tant que chefs. La logique anarchiste devait obtenir la liquidation du pouvoir bolchevik. Celui-ci s'empressa de les écraser, et le fit en tant que pouvoir hiérarchisé.. La même chaîne de trahisons prévisibles jeta au-devant des fusils de l'union républicaine, socialiste et stalinienne, les anarchistes de Durruti.

   Dès que le meneur de jeu se mue en dirigeant, le principe hiérarchique sauve sa peau, la révolution s'assied pour présider au massacre des révolutionnaires. Il faut le rappeler sans trêve : le projet insurrectionnel n'appartient qu'aux masses, le meneur le renforce, le chef le trahit. C'est entre le meneur et le chef que la lutte authentique se déroule d'abord.

   Pour le révolutionnaire spécialisé, le rapport de force se mesure en quantité, de même que le nombre d'hommes commandés indique, pour n'importe quel militaire, la hauteur du grade. Les chefs de partis insurrectionnels ou prétendus tels perdent le qualitatif au nom de la clairvoyance quantitative. Eussent-ils bénéficié de 500 000 hommes supplémentaires et d'armements modernes, les «Rouges» n'en auraient pas moins perdu la révolution espagnole. Elle était morte sous la botte des commissaires du peuple. Les discours de la Pasionaria résonnaient déjà comme une oraison funèbre ; les clameurs pathétiques étouffaient le langage des faits, l'esprit des collectivités aragonaises ; l'esprit d'une minorité radicale résolue à trancher d'un seul coup toutes les têtes de l'hydre, non seulement sa tête fasciste.

   Jamais, et pour cause, un affrontement absolu n'est arrivé à terme. La lutte finale n'a connu jusqu'à présent que de faux départs. Tout est à reprendre au début. La seule justification de l'histoire est de nous y aider.

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   Soumis à la décompression, les antagonismes, irréductibles au premier abord, vieillissent côte à côte, ils se figent dans une opposition formelle, ils perdent leur substance, se neutralisent, mélangent leurs moisissures. Le bolchevik au couteau entre les dents, qui le reconnaîtrait dans le gagarinisme de Moscou la gâteuse ? Par la grâce du miracle oecuménique, le «prolétaire de tous les pays unissez-vous !» cimente aujourd'hui l'union de tous les dirigeants. Tableau touchant. La part commune aux antagonismes, embryon de pouvoir qu'une lutte radicale eût extirpé, la voici qui réconcilie les frères ennemis.

   Est-ce si simple ? Non pas. La farce manquerait de ressort. Sur la scène internationale, capitalisme et anticapitalisme sénescents donnent en spectacle leur spirituel marivaudage. Que les spectateurs frémissent à la pensée d'un désaccord, qu'ils trépignent de joie quand la paix vient bénir les peuples enlacés ! L'intérêt faiblit-il ? Une pierre est ajoutée au mur de Berlin ; l'affreux Mao grince des dents, tandis qu'un choeur de petits Chinois célèbre la patrie, la famille et le travail. Ainsi rafistolé, le vieux manichéisme va son chemin. Le spectacle idéologique crée, pour se renouveler, la mode des antagonismes désarmorcés : êtes-vous pour ou contre Brigitte Bardot, Johny Hallyday, la 3 CV Citroën, les jeunes, la nationalisation, les spaghetti, les vieux, l'O.N.U., les jupes courtes, le Pop Art, la guerre thermonucléaire, l'auto-stop ? Il n'est personne qui ne soit, à un moment de la journée, interpellé par une affiche, une information, un stéréotype, sommé de prendre parti sur les détails préfabriqués qui obturent patiemment toutes les sources de la créativité quotidienne. Dans les mains du pouvoir, ce fétiche glacé, les miettes d'antagonismes forment un anneau magnétique chargé de dérégler les boussoles individuelles, d'abstraire chacun de soi et de dévier les lignes de force.

   La décompression n'est en somme que la manipulation des antagonismes par le pouvoir. Le conflit de deux termes prend son sens dans l'intervention d'un troisième. S'il n'existe que deux pôles, l'un et l'autre s'annulent car chacun emprunte sa valeur à l'autre. Impossible de juger, on entre dans le règne de la tolérance et de la relativité chères à la bourgeoisie. Comme on comprend l'intérêt porté par la hiérarchie apostolique et romaine à la querelle du manichéisme et du trinitarisme ! Dans un affrontement sans merci entre Dieu et Satan, que fût-il resté de l'autorité ecclésiastique ? Rien, les crises millénaristes l'ont prouvé. C'est pourquoi le bras séculier exerce son saint office, c'est pourquoi les bûchers flambent pour les mystiques de Dieu ou du diable, pour les théologiens téméraires qui mettent en question le principe du «trois en un». Seuls les maîtres temporels du christianisme se veulent habilités à traiter le différend opposant le maître du Bien au maître du Mal. Ils sont les grands intermédiaires par qui le choix de l'un ou l'autre camp passe obligatoirement, ils contrôlent la voie du salut et celle de la damnation et ce contrôle importe plus pour eux que le salut ou la damnation mêmes. Sur terre, ils s'instituèrent juges sans appel, puisque aussi bien ils avaient choisi d'être jugés dans un au-delà dont ils inventaient les lois.

   Le mythe chrétien désamorça l'âpre conflit manichéen en offrant au croyant la possibilité du salut individuel. C'était la brèche ouverte par le Poilu de Nazareth. L'homme échappait ainsi à la rigueur d'un affrontement entraînant nécessairement la destruction des valeurs, le nihilisme. Mais du même coup lui échappait la chance de se reconquérir à la faveur d'un bouleversement général, la chance de prendre sa place dans l'univers en chassant les dieux et leurs fléaux. De sorte que le mouvement de décompression semble avoir une fonction essentielle d'entraver la volonté la plus irréductible de l'homme, la volonté d'être soi sans partage.

   De tous les conflits qui poussent un camp contre un autre, une part irrépressible de revendications individuelles entre en jeu, imposant souvent ses exigences menaçantes. A tel point qu'on est fondé à parler d'une troisième force. La troisième force serait à la perspective individuelle ce que la force de décompression est à la perspective du pouvoir. Appoint spontané de toutes les luttes, elle radicalise les insurrections, dénonce les faux problèmes, menace le pouvoir dans sa structure même. Sa racine est partout dans la vie quotidienne. C'est à elle que Bretch fait allusion dans une des histoires de M. Keuner : «Comme on demandait à un prolétaire assigné en justice s'il voulait prêter serment sous la forme laïque ou ecclésiastique, il répondit : "Je suis chômeur".» La troisième force amorce non le dépérissement des contraires, mais leur dépassement. Ecrasée prématurément ou récupérée, elle devient, par un mouvement inverse, force de décompression. Ainsi, le salut de l'âme n'est autre que la volonté de vivre récupérée par le mythe, médiatisée, vidée de son contenu réel. Par contre, la revendication péremptoire d'une vie riche explique la haine dont furent l'objet certaines sectes gnostiques ou les Frères du Libre Esprit. Au déclin du christianisme, le combat que se livrent Pascal et les Jésuites oppose à la nécessité de réaliser Dieu dans le bouleversement nihiliste du monde la doctrine réformiste du salut et des accommodements avec le ciel. Enfin, débarassée de sa gangue théologique, c'est elle toujours qui anime la lutte babouviste contre le million doré, le projet marxiste de l'homme total, les rêveries de Fourier, le déchaînement de la Commune, la violence anarchiste.

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   Individualisme, alcoolisme, collectivisme, activisme... la variété des idéologies l'atteste : il y a cent façons d'être aux côtés du pouvoir. Il n'y a qu'une façon d'être radical. Le mur à abattre est immense, mais tant de brèches l'ont ébranlé qu'il suffira bientôt d'un seul cri pour le voir s'effondrer. Que sorte enfin des brumes historiques la formidable réalité de la troisième force, ce qu'il y avait de passions individuelles dans les insurrections ! On verra bien que la vie quotidienne renferme une énergie qui déplace les montagnes et supprime les distances. La longue révolution se prépare à écrire dans les faits la geste dont les auteurs anonymes ou inconnus rejoindront pêle-mêle Sade, Fourier, Babeuf, Marx, Lacenaire, Stirner, Lautréamont, Léhautier, Vaillant, Henry, Villa, Zapata, Makhno, les Fédérés, ceux de Hambourg, de Kiel, de Cronstadt, des Asturies, ceux qui n'ont pas fini de jouer, avec nous qui commençons à peine le grand jeu sur la liberté.

Tag(s) : #Savoir-Vivre
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