Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

En France, la campagne présidentielle du printemps 2012 s’est nourrie de rumeurs plus ou moins véridiques sur les rémunérations des ministres, des conseillers de l’Élysée et du président lui-même.

Michel Psellos nous éclaire sur ce sujet anecdotique mais représentatif des mœurs et de l’exercice du pouvoir sous la Ve République.

La règle initiale concernant la rémunération du président de la République a été fixée à l’arrivée du général de Gaulle à l’Élysée le 8 janvier 1959 : bien que les responsabilités du poste aient décuplé ou centuplé, le chef de l’État décide de ne rien modifier et conserve la même rémunération que celle de son prédécesseurRené Coty, alignée sur le traitement de base du vice-président du Conseil d’État qui est le plus haut fonctionnaire français.

Le bureau du président de la République française à l'Élysée (Paris), DR
Le Général au régime

En ce qui concerne le régime de retraite, le Général ne prévoit rien d’autre que le droit pour les anciens Présidents de la République de siéger à vie au Conseil Constitutionnel.

Enfin, il refuse de regrouper dans un budget unique les dépenses de l’Élysée, et préfère maintenir la tradition d’une prise en charge de l’essentiel des dépenses de fonctionnement et de personnel par les ministères : la plupart des conseillers au secrétariat général de l’Élysée sont des fonctionnaires qui restent rémunérés par leur corps d’origine (Inspection des Finances, Ponts et Chaussées, etc…), les autres bénéficient d’un emploi de complaisance auprès d’entreprises publiques comme Air France ou EDF, tandis que les huissiers, serveurs ou jardiniers viennent principalement du ministère de la défense.

La rémunération des membres du gouvernement, dont les responsabilités n’ont pas changé par rapport à la IVe République même si le rôle constitutionnel du chef de gouvernement diffère, n’est pas non plus modifiée à l’arrivée de Michel Debré à Matignon : le Premier ministre voit comme le président de la République son traitement aligné sur celui du plus haut fonctionnaire français sans les primes (ce qui correspondrait aujourd’hui à une rémunération d’environ 10.000 euros par mois), les ministres viennent un cran en-dessous, les secrétaires d’État encore un cran plus bas.

La pratique des fonds spéciaux de Matignon et des enveloppes en liquides pour les primes des membres des cabinets ministériels permet aux ministres d’améliorer l’ordinaire et d’être un peu mieux payés que leurs fonctionnaires les plus chevronnés, mais il n’en demeure pas moins qu’on ne s’enrichit pas avec un traitement de ministre, sauf cas de prévarication avérée.

On raconte que Marcel Dassault, reçu un jour dans le bureau de De Gaulle à l’Élysée et impressionné par le décorum, n’aurait pu réfréner sa curiosité et lui aurait demandé en sortant : «Combien ça gagne, un président de la République ?». La légende ne dit pas si le Général prit la peine de lui répondre.

Il faut ajouter pour être complet que le traitement du président de la République n’est que de l’argent de poche, puisque le titulaire de la fonction est entièrement pris en charge par l’Élysée et dispose de plusieurs autres demeures à Rambouillet, Brégançon... dans lesquelles le couvert et la domesticité sont fournis par la République.

Le général de Gaulle n’en usera guère car il préférait passer week-ends et vacances dans sa maison de Colombey-les-deux-Églises, mais il répondra un jour à qui lui proposait de supprimer ces autres demeures présidentielles qu’il préférait les garder pour ses successeurs, afin qu’ils aillent en vacances «chez eux et non chez les autres» pour éviter d’être redevables de quoi que ce soit à plus fortuné qu’eux...

Sa veuve se contentera jusqu’à la fin de la réversion de sa retraite de général de brigade à titre temporaire, dont le montant ne lui permettait pas d’entretenir convenablement la gentilhommière de Colombey. Il s’ensuit que des travaux devront être pris en charge par l’État et l’association nationale pour la fidélité au général de Gaulle.

Petites attentions entre amis

Jusqu’à la réélection de Jacques Chirac au mois de mai 2002, un seul incident mérite d’être signalé : le décès de Georges Pompidou en 1974 laissa sa veuve fort démunie, car son mari, bien qu’ancien banquier, avait vécu comme l’oiseau sur la branche et n’était pas propriétaire de son logement sur l’Ile Saint-Louis.

Son successeur Valéry Giscard d’Estaing régla le problème en faisant verser à Mme Pompidou un complément de pension sur le budget de l’Élysée, sans que les textes le prévoient. Lors de la passation des pouvoirs à François Mitterrand, en mai 1981, VGE lui demanda le maintien de cet arrangement, ce que le nouveau président accepta sans barguigner. L’arrangement fut bien entendu prolongé par son successeur Jacques Chirac, ancien collaborateur fidèle de Georges Pompidou, jusqu’au décès de Mme Pompidou en 2007.

Lors de la même passation des pouvoirs, en 1981, VGE demanda le reclassement de son secrétaire général sortant de l’Élysée, Jacques Wahl, inspecteur général des finances. François Mitterrand accepta et le fit nommer directeur général adjoint de la BNP quelques mois plus tard.

L’ironie de l’histoire est que VGE lui-même avait refusé en 1974 de reclasser le secrétaire général sortant, Édouard Balladur, conseiller d’État, qui avait fort bien tenu l’Élysée pendant la maladie du président Pompidou mais avait eu le tort de mal s’entendre avec le ministre des finances VGE. L’insistance de l’entourage de l’ancien président conduisit finalement VGE à lui proposer le poste d’ambassadeur auprès du Vatican. Édouard Balladur le refusa et se souvint longtemps de l’humiliation.

Ajoutons que le secrétaire général sortant de François Mitterrand, Hubert Védrine, conseiller des affaires étrangères, ne fut pas non plus reclassé comme ambassadeur en 1995 par le nouveau Président Jacques Chirac (il ne sera nommé ministre des affaires étrangères que deux ans plus tard, sur proposition de Lionel Jospin après la dissolution de 1997), de même que le secrétaire général sortant de Jacques Chirac, Frédéric Salat-Baroux, conseiller d’État, ne fut pas reclassé par Nicolas Sarkozy : le sectarisme n’est pas toujours là où l’on croit.

Le palais de l'Élysée (Paris), DR
Coups de pouce appréciés

En attendant et pour revenir aux questions de rémunération, la faiblesse des primes à l’Élysée aboutit à la situation anormale d’une rémunération du secrétaire général moins élevée que celle des directeurs de cabinets ministériels : l’habitude fut prise d’y remédier en nommant parallèlement le secrétaire général à une présidence non exécutive d’entreprise publique, assortie d’une modeste rémunération. C’est ainsi qu’Édouard Balladur présida la société du tunnel du Mont-Blanc, qui lui valut ultérieurement quelques déboires médiatiques non mérités (il fut un excellent président qui mit en place un financement particulièrement sain de la nouvelle autoroute blanche). Quant à Jean-Louis Bianco, secrétaire général de l’Élysée sous François Mitterrand, il présida l’Office national des forêts.

La réélection de Jacques Chirac, après l’élimination de Lionel Jospin au premier tour des élections présidentielles par Jean-Marie Le Pen, donna au nouveau Premier ministre Jean-Pierre Raffarin l’occasion de réformer enfin le système pour remettre la rémunération des membres du gouvernement en adéquation avec leur niveau de responsabilités.

La rémunération des ministres et du Premier ministre fut augmentée d’environ 70% par la loi de finances rectificative du 6 août 2002. Il n’y eut pas de protestation notable, du fait de la torpeur estivale et de la crainte de la gauche d’attiser les ressentiments populistes dont se repaît l’extrême-droite, et les ministres - parmi lesquels le nouveau ministre de l’intérieur Nicolas Sarkozy -, furent heureux de constater le quasi-doublement de leur rémunération à partir du mois d’août 2002.

Restait à corriger la rémunération du président de la République. Jacques Chirac choisit de ne pas la modifier en août 2002 pour éviter toute polémique, car le cumul de son ancienne formule avec ses retraites d’ancien conseiller référendaire à la Cour des Comptes, d’ancien député ou ministre et d’ancien maire de Paris suffisait à lui assurer une rémunération globale supérieure à celle de son Premier ministre.

Il laissa ainsi un héritage empoisonné à son successeur : pour éviter d’être moins bien payé que François Fillon, Nicolas Sarkozy, qui ne touche aucune retraite, n’eut pas d’autre choix à son arrivée en mai 2007 que d’achever le réalignement de la rémunération du président de la République sur celle du Premier ministre en l’augmentant d’environ 70%, ce que Jacques Chirac aurait dû faire dès 2002 en accompagnant cette mesure de la suspension de ses propres retraites.

Nicolas Sarkozy paracheva la réforme en regroupant dans un budget unique l’ensemble des dépenses de l’Élysée, ce qui aurait dû être fait depuis longtemps, mais aussi en accordant à certains de ses collaborateurs des primes hors de proportion avec la rémunération normale d’un fonctionnaire, ce qui passa inaperçu dans un premier temps.

Les polémiques n’ont pas manqué sur l’augmentation de la rémunération personnelle du président. Mais la palme en ce domaine revient à Nicolas Sarkozy lui-même, qui essaya de détourner les attaques dans une interview au Parisien du 26 février 2008 en affirmant que l’augmentation de l’ordre de 70% du traitement du Premier ministre, de 12.000 euros à environ 20.000 euros par mois, avait été effectuée… par Lionel Jospin en 1997 et non par Jean-Pierre Raffarin en 2002.

Cette affirmation a acquis un statut de vérité officielle malgré les démentis de Lionel Jospin bien peu repris dans la presse, ce qui a permis à Nicolas Sarkozy de la renouveler en 2012.

Tag(s) : #Documents

Partager cet article

Repost 0