La Côte d’Ivoire n’est plus qu’une République fantoche présidée par Laurent « j’y suis, j’y reste », la marionnette des « mafieux » d’Afrique et d’ailleurs… !
Quando a ditadura è um facto a revoluçào é um dever. C’était, en 1974, au Portugal, un des mots d’ordre qui circulaient à la veille de la « Révolution des oeillets » qui allait mettre par terre le régime de Caetano, héritier de Salazar, puis la junte du général Spinola. « Quand la dictature est un fait, la révolution est un devoir ». L’histoire de la Côte d’Ivoire et l’impéritie de sa classe politique n’incitent pas à penser que le pays soit mûr, cette fois encore, pour assumer son devoir. Dommage.
En ces heures dramatiques, je pense à tous ces jeunes (des Africains, pas seulement des Ivoiriens) qui m’adressent des courriels dans lesquels ils expriment leur désespoir. Un désespoir total ; le modèle comportemental de leurs aînés est la négation de tout ce pour quoi leurs parents se sont, par le passé, mobilisés ; la négation de ce à quoi ils aspirent après des années de sacrifice. Cinquante ans après l’indépendance, l’évolution de la Côte d’Ivoire aujourd’hui illustre la faillite d’un modèle de développement. Plus encore si, jusqu’à présent, les coups de force anti-républicains étaient en Afrique (à quelques exceptions près) le fait de militaires plus souvent analphabètes qu’issus des universités, la clique de putschistes qui entoure Gbagbo ne manque pas de têtes bien pleines à défaut d’être bien faites.
Et c’est là que le bât blesse ; on ne peut pas mettre leur comportement ignominieux sur l’imbécillité des personnes concernées ; leur mode de production politique répond à une préoccupation strictement hégémonique qui ne vise qu’à mettre en coupe réglée l’économie nationale avec la complicité de quelques « mafieux ». La fin justifie les moyens ! Et cette fin est l’enrichissement d’une nomenklatura parasitaire qui a gangrené l’appareil de production et les institutions républicaines et démocratiques. Je doute que les Ivoiriens soient en position de se réconcilier, un jour, avec cette clique politico-mafieuse qui n’a d’autre ambition que de s’en « mettre plein les poches » le plus longtemps possible sans jamais exprimer aucun doute sur sa démarche.
« J’y suis, j’y reste ». Laurent Gbagbo n’a jamais dit autre chose. Et ce discours - plus qu’anti-démocratique : dictatorial - est cautionné par les institutions de la République. Ce qui ne manque pas d’être effarant et effrayant. Dans un mode de production politique d’où tout éthique républicaine est absente, dans un pays où le pouvoir est le fondement de l’avoir, le sens de l’Etat n’a pas de… sens.
Quand, au cours de l’été 2009, Paul Yao N’Dré a prêté serment de président du Conseil constitutionnel, Gbagbo, qui venait de le nommer, pouvait affirmer sans rire : « Je suis heureux naturellement pour Yao Paul N’Dré qui est un ami personnel et que nous appelons « Pablo ». Je le dis parce que beaucoup ne sont pas cultivés, ils ne lisent pas, ils ne s’informent pas. Et ils croient que pour nommer un président du Conseil constitutionnel, il faut aller chercher quelqu’un sur la lune ou sur la planète Mars pour le nommer […] Mais j’ai nommé Yao N’Dré Paul, qui est mon ami et, je le répète pour ceux qui ne le savent pas […] Cher « Pablo », vous êtes président du Conseil constitutionnel, je vous souhaite de faire votre travail normalement. Et celui qui veut contrarier le droit constitutionnel que vous connaissez tant et qui est votre métier et votre raison de vivre, vous le lui expliquez ».
Plus que l’imbécillité, la malhonnêteté intellectuelle est insupportable. Et si la clique de Gbagbo ne manque pas d’imbéciles, elle est aussi championne en cette matière. Gbagbo peut bien présenter Yao N’Dré comme « un agrégé en droit qui est l’un des meilleurs juristes du pays » (agrégé de droit public, ce n’est pas un constitutionnaliste mais un spécialiste des relations internationales), c’est d’abord, hormis être un « ami » de Gbagbo, un « militant actif » du FPI (secrétaire national chargé de la justice et des droits de l’homme), député de Hiré, président du conseil général de Divo, ancien ministre de l’Intérieur et de la Décentralisation, ancien directeur de l’Ecole nationale d’administration. Sa nomination à la présidence du Conseil constitutionnel en 2009 était perçue « comme un manque d’assurance du candidat du FPI dans la dernière ligne droite vers la présidentielle ».
Le Nouveau Réveil, le journal du PDCI de Henri Konan Bédié, écrira : « Yao N’Dré pourra-t-il regarder les Ivoiriens droit dans les yeux et déclarer que Gbagbo a perdu les élections ? Même dans son sommeil le plus profond, sa bouche ne pourra prononcer pareille sentence. Il ne faut pas rêver ». L’AFP, pour qui Yao N’Dré était « la dernière carte de Gbagbo », soulignait que « réputé proche de la première dame Simone Gbagbo, donc de la ligne dure du camp présidentiel, il est perçu par l’opposition comme celui qui ne reculerait devant rien pour faire gagner le leader de son parti ».
L’opposition pensait, en 2009, que la nomination de Yao N’Dré visait à la déclarer inéligible (comme en 2000). Mais Gbagbo avait un autre projet : ne contrôlant pas la Commission électorale indépendante (CEI), il a entrepris de confier la présidence de la Cour constitutionnelle à un homme sans état d’âme, apte à aller à l’encontre de la CEI et d’invalider les résultats de la présidentielle. Le scénario qui vient d’être mis en œuvre avait été écrit de longue date et chacun le savait (Akwaba Saint-Clair, dans je ne sais plus quel journal, écrivait le 11 juillet 2009 : « La CEI peut proclamer un candidat de l’opposition vainqueur, le FPI peut alléguer qu’il y a eu fraude ici ou là pour donner à Yao N’Dré des arguments pour invalider le scrutin. Ce monsieur est une véritable chape de plomb sur le processus électoral »). Bien vu ! Ajoutons que Yao N’Dré est l’époux de la colonelle Hortense Yao N’Dré, directrice générale adjointe des douanes. Ce qui, en Côte d’Ivoire, n’est pas une activité économiquement et politiquement neutre.
Ironie de l’histoire - ou, plutôt, hypocrisie de Yao N’Dré -, le président du Conseil constitutionnel, au lendemain de sa nomination, avait rendu visite à la CEI, pour y proclamer : « Nous sommes convaincus que celui qui aura gagné les élections viendra dire j’ai gagné et que celui qui aura perdu viendra féliciter le vainqueur. C’est la marque de civilité des grandes nations ».
Allons plus loin. A l’occasion des journées de réflexion des jeunes sur le cinquantenaire de l’indépendance de la Côte d’Ivoire (jeudi 22 juillet 2010), Yao N’Dré s’était interrogé : « Après 50 années d’indépendance, quel regard la jeunesse ivoirienne porte sur l’avenir de la Côte d’Ivoire ? ». Il avait invité la jeunesse à rompre avec le réflexe de leurs aînés qui accusent le colonisateur plutôt que de se mettre en cause (c’est pourtant exactement ce que ne cesse de faire Gbagbo) et fustigé le comportement des armées africaines postcoloniales « qui agissent dans une logique déstabilisatrice, tournée contre le peuple, les droits de l’homme et la démocratie ». C’est pourtant des mains d’un général putschiste que le FPI a pris le pouvoir en 2000 ; et ce matin (samedi 4 décembre 2010) les « grands chefs de l’armée régulière se sont mis à disposition » de Gbagbo.
Yao N’Dré peut, tout à la fois, flatter les chefs traditionnels (« Si on ne passe pas vous consulter dans la situation de crise actuelle, le pays n’avancera pas » ; il proposera même que cette consultation soit rémunérée) et dénoncer les comportements tribalistes de ses concurrents politiques (« Il faut que nous ayons recours aux hommes de Dieu pour les désenvoûter. C’est tout ce qu’il nous reste à faire »).
Ah, j’oubliais. En avril 2009, à la suite d’un différend avec le leader du MFA, Innocent Anaky Kobéna (candidat à la présidentielle 2010), avait déclaré : « S’il avait encore de la fierté et de la dignité, il se serait pendu ». Si Yao N’Dré y songe pour lui-même après sa forfaiture d’hier, il y a foule pour lui fournir la corde.
Jean-Pierre BEJOT
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