De retour du Pakistan, une analyse de Pauline Garaude*
Pourquoi le Pakistan était-il une bonne planque pour Oussama ?
Que Ben Laden ait trouvé refuge au Pakistan – comme d’autres dirigeants de son réseau – n’a rien de surprenant. C’est d’abord son QG historique : il arrive à Peshawar en 1982 et y fonde Al Qaïda six ans plus tard. Ce qui lui vaut des sympathies fiables parmi ses compagnons de la première heure (les moudjahiddines d’Afghanistan et les chefs spirituels à la tête de madrassas, les écoles coraniques). Il bénéficie du soutien des Talibans et autres mouvements islamistes pachtounes pour qui couvrir Ben Laden est un honneur. Et monnaie rendue de sa pièce puisque l’émir les finance ! Les Talibans pakistanais ont fait allégeance à al Qaïda en 2007. Et il y a le soutien stratégique et précieux d’une partie de l’armée et des services secrets (l’ISI) dont les liens avec les islamistes remontent à la création même du Pakistan en 1947 (pays créé pour des Musulmans dans un contexte de guerre avec l’Inde: Allah et l’armée sont les deux piliers fondateurs de la nation).
L’Armée : un double jeu entre Allah et l’Amérique
Que le chef d’Al Qaïda soit resté 5 ans à un kilomètre de la plus prestigieuse école militaire du pays, la Kakul Military Academy, dans une petite ville truffée d’espions révèle au grand jour ce « double jeu » de l’armée. D’un côté, une collaboration évidente avec les Etats Unis dans la lutte contre le terrorisme. Le pays a arrêté en dix ans plus de 30 responsables d’Al Qaïda dont les plus grands chefs opérationnels : Kalid Sheikh Mohammed (cerveau des attentats du 11 septembre) et son successeur Al Libbi pour ne citer qu’eux. Si une partie de l’armée pakistanaise est de mèche avec les Talibans – Afghans – elle ne soutient pas forcément Al Qaïda. « Je ne nie pas que certains d’entre nous protègent les Talibans afghans pour contrer la menace indienne. Mais pas Al Qaïda » dixit Zafar Abbas, responsable media de l’ISI. Pour Rahimullah Yussufzai, un journaliste très réputé, en contact régulier avec les islamistes comme avec les plus hauts cercles de l’armée : « l’ISI a dû protéger des islamistes qui eux-mêmes protégeaient Oussama. Je pense qu’ils étaient complices, mais indirectement et sans le savoir».
L’ISI est aussi un conglomérat de clans et de jeux de pouvoirs où les informations que détiennent certains ne sont pas forcément partagées… Et puis, il y a l’appât des dollars ! L’argent : c’est une raison profonde et majeure qu’invoquent tous les Pakistanais, de l’expert au simple citoyen ! « A part le fric, je ne l’explique pas autrement » lance sans détour Saad Muhammad, ex attaché militaire à Kaboul, dans sa résidence cossue de Peshawar. « L’armée était forcément au courant mais si elle peut profiter quelques années de plus de 1,5 milliards de dollars par an, pourquoi s’en priver ! ».
Fin mars, l’ISI délivrait des informations à la CIA
Néanmoins, jamais les Etats Unis n’auraient pu agir sans l’aide de l’armée pakistanaise. D’abord, le premier réseau d’informateurs de la CIAse compose d’anciens généraux de l’Armée : ceux qui ont combattu aux côtés de ben Laden en Afghanistan. On les appelle le « Spider Group ». Ils sont chers payés par le Pentagone. Ensuite, la présence probable du chef d’Al Qaïda à Abbottabad a été révélée par l’ISI en mars dernier, après deux arrestations : Umar Patek (indonésien impliqué dans les attentats de Bali de 2002) à Abbottabad le 29 janvier 2011, et deux de ses complices (deux Français : Sharaf Deen et Zohaib Afzal) à Lahore trois jours avant. Les interrogatoires ont fourni des indications majeures sur la présence de Ben Laden. Fin mars, l’ISI délivrait ces informations à la CIA – après trois mois de « guerre froide » entre les deux agences de renseignement car le diplomate américain Raymond Davis était sous les verrous pakistanais. Le compound d’Abbottabad a alors été placé sous stricte surveillance.
Si le chef de la CIA, Leon Panetta a préféré ne pas avertir l’armée du déclenchement de l’opération, l’opération en elle-même n’était sans doute pas un scoop pour l’armée. Le 20 avril, le chef d’Etat major Américain Mc Mullen rencontrait à huis clos pendant une heure son homologue pakistanais Kayyani. « C’est là que Washington a dû avertir le Pakistan de l’opération Geronimo, sans dire quand elle aurait lieu » confirme Mansur Mehssud, un expert qui travaille notamment pour le Pentagone.
Pourquoi l’armée a-t-elle par contre fait profil bas jusqu’à avouer un échec ? « Ce serait se tirer une balle dans le pied ! » lance R. Yussufzai. « Vous imaginez la vengeance des islamistes si Islamabad avoue sa complicité avec les Etats Unis ! Une violation de la souveraineté pakistanaise vaut mieux qu’une trahison ! C’est le pire des crimes pour les Talibans». Les Talibans eux, qui ont promis vengeance au lendemain du raid sont déjà passés à l’acte avec quatre attentats en dix jours. Les cibles d’Allah? Sans surprise : l’Armée (deux postes de Police et la base aéronavale de Karachi) et l’Amérique (deux diplomates ont été visés dans leur voiture mais l’attentat a échoué)
L’Amérique : arbitre du jeu Allah-America
La guerre des Etats Unis au Pakistan ne s’arrête pas avec Abbottabad. Le chef d’Al Qaïda est mort mais il reste encore sur la liste du Pentagone les réseaux affiliés à l’organisation : le réseau de Jalaluddin Haqqani (zones tribales du Nord Waziristan), certains chefs des Talibans pakistanais… et le mollah Omar (chef des Talibans Afghans réfugié à Quetta au Balouchistan dont la tête est mise à prix à 25 millions de dollars). Etrangement, il a « disparu » de Quetta depuis le 20 mai disent les agents de renseignement afghans – reconnaissant implicitement l’existence de cette ville comme leur comité exécutif, la « shura ». Nul hasard à ce que ce VIP de la nébuleuse OBL (qui a fait allégeance au mollah Omar en 1998) quitte précipitamment sa cache pour rejoindre des refuges de substitution, et se fasse oublier quelques temps.
Pour Washington, la vraie guerre n’est pas en Afghanistan. Mais bien au Pakistan. Dans son ouvrage « les guerres d’Obama », le journaliste Bob Woodward relate certaines discussions ultra confidentielles d’Obama avec Petraeus, Mc Chrystal, la CIA et ses plus proches conseillers dans la Situation Room en 2008 au sujet des 35000 soldats américains à envoyer en renfort sur le front afghan. Ecoutons le président américain : « Démarrons cette session là où nos intérêts sont réellement : c’est à dire au Pakistan, pas en Afghanistan… Changer notre stratégie au Pakistan est la clé pour atteindre nos objectifs… La menace terroriste vient autant d’Al Qaïda que des Talibans et autres mouvements islamistes basés au Pakistan ». Bref, ce n’est pas la première fois que Washington pointe le Pakistan comme le foyer du terrorisme et comme le note B. Woodward « des progrès étaient faits contre Al Qaïda avec les drones et le Pakistan émergeait comme la guerre nécessaire. Parallèlement, la guerre de contre insurrection en Afghanistan devenait secondaire ».
C’est bien ce qui semble se profiler et plus que jamais le Pakistan va devoir coopérer, pris entre le marteau et l’enclume : Allah ou America ? L’éternel dilemme. D’autant que les Talibans afghans et le réseau Haqqani sont « sa carte » stratégique face à l’Inde – et que l’influence grandissante de l’Inde en Afghanistan dans un scénario post-guerre en Afghanistan inquiète Islamabad…. Impératif donc de les ménager. Islamabad n’a jamais voulu intervenir au Nord Waziristan et la Quetta shura est bien protégée par l’ISI. Toute cible autre que ben Laden est « la guerre du Pakistan et pas celle des Etats Unis ». Mais le pays est en bien mauvaise posture après la mort de Ben Laden pour dire qu’il n’y a personne sur son territoire !
Officiellement, pour ménager une opinion publique anti-américaine, l’establishment pakistanais se doit de condamner Washington pour son « action unilatérale » d’Abbottabad et sa « violation de la souveraineté pakistanaise ». C’est ce qui a été repris en boucle par le gouvernement et les médias. En off, des accords existent depuis 2005 pour laisser la CIA mener « sa guerre » contre Al Qaïda avec ses drones Predator. Officiellement donc, le Parlement demande l’arrêt immédiat des tirs de drones « inacceptables » de la CIA en zones tribales (zones frontalières de l’Afghanistan, sanctuaires des réseaux affiliés à Al Qaïda) et la réduction de la présence militaire américaine au Pakistan. Une réduction qui porte officiellement sur les quelques 200 GI’s qui entraînent leurs homologues pakistanais. On ne parle pas bien sûr des 1500 « agents consulaires » sous traitants de la CIA dont les visas expirent en octobre prochain qui eux, seront reconduits. Ce sont eux qui ont alimenté la rumeur de Blackwater – fondée – en 2009. Leurs visas expirent en novembre prochain et Islamabad – officiellement – ne veut pas les reconduire. Ce sont eux aussi, qui sont chargés de veiller à la sécurité des sites nucléaires. L’inquiétude majeure des Américains, qui ont des « antennes » près de chaque lieu sensible. Officiellement, le sénateur démocrate John Kerry se fait le messager à Islamabad de Barack Obama et martèle la nécessité de « poursuivre la lutte contre le terrorisme avec le Pakistan ».
Le Premier ministre Yousuf Raza Gilani a lui, réuni mercredi ministres et responsables des forces de sécurité pour évaluer la situation, reconnaissant que des inquiétudes sont exprimées sur leurs capacités à gérer la gravité des problèmes posés par le terrorisme. La porte ouverte à Washington pour continuer sa « guerre clandestine » comme elle le fait depuis deux ans déjà avec ses « agents consulaires ».
Au nom d’Allah : une nouvelle génération de djihadistes ?
« Nous vengerons la mort d’Oussama ben Laden. Notre première cible est le gouvernement pakistanais. La seconde : l’Amérique » dixit Maulvi Nazir, un porte-parole des Talibans. Parce que le Pakistan craint à ce point les représailles (et le potentiel encore plus élevé de plonger dans encore plus de chaos !) il va lui être très délicat de poursuivre sa lutte contre le terrorisme avec Washington. Pour les islamistes, les Américains ont eu ben Laden : aucune raison de rester ! Or il faut s’attendre à plus de tirs de drones de la CIA en zones tribales et à plus de renseignement au sol. Une offensive sous d’intenses pressions américaines au Nord Waziristan – contre le réseau Haqqani que l’ISI veut se ménager face à l’Inde – est possible. Le pays qui a perdu 35 000 civils et 3500 soldats embrase dans sa coopération forcée l’opinion publique, les classes politiques… et les islamistes !
A Peshawar, le mollah Qureshi qui dirige la mosquée Mohabat Khan, un ancien repère d’Oussama, prévient : « La mort de ben Laden en martyr va réunifier et renforcer tous les mouvements antiaméricains. Ca va donner naissance à une nouvelle génération de djihadistes ! D’ailleurs, ces mouvements existent et sont déjà là ! Ils sont bien plus déterminés à en finir avec l’occupation américaine en Afghanistan et avec la complaisance du gouvernement pakistanais à l’égard des Américains. Les Etats Unis vont avoir des temps difficiles ! En tous cas, je l’espère et je prie pour cela ! ».
Si le réseau propre d’Al Qaïda compte en Afghanistan et au Pakistan moins de cent têtes – des Arabes – c’est assez pour insuffler une idéologie plus radicale. Al Qaïda ne mène pas d’action au Pakistan. C’est avant tout un refuge. Un soutien idéologique et financier en échange d’une couverture. Et comme le précisent unanimement les spécialistes : « Al Qaïda a bien plus besoin des talibans que le contraire ».
Dans cet imbroglio Allah, Army, America, l’Amérique reste l’arbitre et le décideur d’un jeu entre l’armée et les islamistes – un jeu qu’elle ne maîtrise pas. L’armée, divisée, doit ménager les islamistes et l’Amérique. Et les islamistes ont comme pire ennemi les traîtres : le Pakistan, collabo de la CIA. Rien de nouveau pour Le Pakistan qui est dans ce jeu de pouvoirs depuis 1979/image%2F1486079%2F20220130%2Fob_45bf33_monument-com.jpg)