Pauvre et lointaine, la Corse a longtemps été tenue en marge de la France, à laquelle elle n'a pas moins donné le plus illustre de ses représentants en la personne de Napoléon. Au XIXe siècle, elle était surtout connue pour abriter de farouches bandits d'honneur. Prosper Mérimée leur donne leurs lettres de noblesse avec ses nouvelles Colomba et Matteo Falcone.
En 1975, une fusillade meurtrière dans la plaine d'Aléria inaugure une longue période de crise. L'île aujourd'hui apaisée redécouvre avec sérénité sa longue Histoire, aussi belle que ses paysages.
Comparable en superficie (8.600 km2) à Chypre et à la Crète, la Corse a une Histoire moins prestigieuse que ces deux îles de la Méditerranée orientale mais aussi agitée. Sa population actuelle n'est que de 300.000 habitants mais l'on estime à 5 millions les descendants des émigrés sur le continent et dans le monde.
Connue des Grecs sous le nom de Kyrnos, la Corse fait d'abord l'objet d'une colonisation par les Phocéens, ceux-là mêmes qui ont fondé Massilia (aujourd'hui Marseille) sur le continent. Ils fondent dans la plaine orientale la cité d'Alalia (aujourd'hui Aléria). L'île passe sous la tutelle de Carthage avant que les Romains ne s'en emparent à l'issue de la première guerre punique.
En 231 av. J.-C., l'île, réunie à la Sardaigne, constitue la deuxième province romaine après la Sicile. Défrichée et assainie, la plaine orientale d'Aléria devient bientôt l'un des greniers à blé de Rome. En 105 av. J.-C. est fondée une nouvelle capitale au nord de la plaine d'Aléria : Mariana, ainsi dénommée en l'honneur du général Marius.
Aux premiers siècles du Moyen Âge, l'insécurité s'installe et les côtes sont écumées par les pirates sarrasins tant et si bien que la population commence à se replier vers les montagnes de l'intérieur.
L'île devient en théorie un territoire pontifical en vertu d'une donation faite en 754 au pape Étienne II par le roi des Francs, Pépin le Bref, et confirmée par son fils Charlemagne, en 794, au pape Adrien 1er.
En 1078, le pape Grégoire VII confie la gestion de l'île à l'archevêque de Pise. Le pape Urbain II précise les modalités de cette gestion par une bulle en 1091. C'est ainsi que la Corse va vivre pendant deux siècles dans une certaine autonomie, sous la souveraineté théorique de Pise. De cette période, les chroniques gardent le souvenir quelque peu idéalisé d'une société de pasteurs et de paysans relativement prospère. Chaque vallée («pièva») est confiée à l’autorité du curé local, le «pièvan» et l’île se couvre d’un «blanc manteau» d’église romanes en style pisan. Ce style roman va perdurer jusqu’à l’irruption du baroque au XVIIe siècle, avec aujourd’hui pas moins de 360 églises baroques sur l’île.
Missionnés par le pape, les seigneurs pisans détruisent les repaires de pirates musulmans établis sur les côtes. Mais les incursions venues de la côte nord-africaine ne vont pour ainsi dire jamais cesser jusqu'au XVIIIe siècle. Le drapeau de la Corse, emblème officiel de l'île depuis 1762, en perpétue le souvenir avec le profil d'un prisonnier maure ou barbaresque aux yeux bandés.
Suite à une bataille navale qui met aux prises Génois et Pisans le 6 août 1284, près de l'île de La Méloria, au large de Livourne, le destin de la Corse va basculer. Sans cesser d'appartenir à la papauté du point de vue du droit international, l'île passe sous l'autorité effective des Génois et sa situation tend alors à se dégrader.
L'île est divisée en deux régions administratives séparées par la chaîne montagneuse centrale : l'En-Deçà-des-Monts (capitales : Bastia et Calvi) et l'Au-Delà-des-Monts (capitale : Ajaccio). Ces régions recoupent les limites des départements institués par la Révolution en 1793, le Golo et le Liamone, ainsi que des départements institués par la Ve République en 1976 : la Haute-Corse et la Corse du Sud. Elles sont elles-mêmes subdivisées en 90 pièvi (ou piéves), l'équivalent des cantons actuels ; chaque pièva correspond à peu près à une vallée.
Les habitants de la partie nord de l'île se signalent par des dialectes apparentés au toscan tandis que ceux du sud emploient des dialectes proches du sarde (la langue de la Sardaigne voisine).
Rebutés par le caractère rebelle des habitants, les Génois s'abstiennent de pénétrer dans l'intérieur et se cantonnent dans les villes côtières, Bastia, Ajaccio, Porto-Vecchio... Ils tiennent au nord-ouest la citadelle de Calvi.
En 1405, Vincetellu d'Istria, un noble corse allié du roi d'Aragon, part de Barcelone avec trois galères et s'empare de l'île. Il fonde la citadelle de Corte, au centre de l'île, mais perd le soutien de la population et finit décapité par les Génois en 1434.
Sous la Renaissance, les Corses entrent en résistance contre l'Office Saint-Georges (ou «Casa San Giorgio»), une compagnie parapublique qui a reçu de Gênes en 1453 délégation pour exploiter leur pays. Réduite à la faillite par l'incurie de ses représentants et l'agitation en Corse, la compagnie se voit retirer sa délégation un siècle plus tard.
Conséquence de leur résistance à l'oppression génoise, les communautés rurales de l'En-Deçà-des-Monts forgent une démocratie locale assez ressemblante à celle des cantons suisses.
Notons que, dans ces communautés, les femmes participent aux débats publics. Le droit de vote leur sera confirmé par la Constitution d'Orezza, en 1735.
Sampiero Corso, né le 23 mai 1498 à Bastelica, s'exile en France et sert brillamment dans les armées des Valois. Il épouse à 47 ans une jeune noble corse, Vannina d'Ornano, 15 ans. Là-dessus, renouvelant la tentative de D'Istria, il débarque le 23 août 1553 sur l'île et s'en s'empare pour le compte du roi de France Henri II, avec l'aide de sa belle-famille.
Mais Henri II finit par restituer la Corse à Gênes lors du traité du Cateau-Cambrésis de 1559. Pour Sampiero Corso, les déconvenues ne s'arrêtent pas là. Il apprend que son épouse, qu'il avait laissée à Marseille, l'a trahie et a choisi de se rendre à Gênes. Il intercepte son bateau, la fait condamner à mort par un tribunal improvisé et, sur ses instances, l'étrangle lui-mêrme avec un lacet.
En 1564, il tente de repartir à la conquête de l'île avec le soutien distant de Catherine de Médicis. Il meurt dans une embuscade le 17 janvier 1567.
La république génoise maintient dès lors tant bien que mal sa domination sur la Corse.
À l'orée du «Siècle des Lumières», Gênes est au plus mal. Son port est même bombardé par la flotte française d'Abraham Duquesne. Fait sans précédent, le doge doit s'agenouiller humblement devant Louis XIV, le Roi-Soleil. Cette perte d'influence va encourager les Corses à la rébellion. L'île compte en ce début du XVIIIe siècle environ 120.000 habitants.
Tout commence par une émeute fiscale en 1729. L'année suivante, Bastia est mise à sac. Gênes appelle à l'aide les troupes de l'empereur Charles VI de Habsbourg. Mais les insurgés coordonnent leurs actions et, le 30 janvier 1735, proclament unilatéralement leur indépendance sous l'impulsion de Giacomo Paoli. C'est une première dans l'Histoire moderne.
Les Anglais, désireux de prendre pied sur l'île, apportent leur soutien aux insurgés. Les Français ne l'entendent pas de cette oreille et entreprennent de soumettre les insurgés pour le bénéfice de Gênes. L'ordre génois est de retour en 1753, ordre précaire s'il en est.
Pasquale - ou Pascal - Paoli (30 ans) prend la relève de son père et soulève le peuple. Il crée un «Royaume de Corse» indépendant... et sans roi. Lui-même est proclamé général en chef à la consulta de 1755.
Une nouvelle Constitution est votée la même année. Inspirée par L'Esprit des Lois de Montesquieu (1748), elle établit la séparation des pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire. Elle accorde aussi le droit de vote aux citoyens et citoyennes de plus de 25 ans. Elle peut être considérée comme la première Constitution écrite de l'Histoire qui ait reçu un début d'application, la précédente, celle de 1735, n'ayant pas eu cette chance.
Popularisée par le compte-rendu d'un jeune aristocrate écossais, Boswell, la révolution corse fait l'admiration des «philosophes» dans les salons parisiens, et en particulier de Jean-Jacques Rousseau qui la donne en modèle dans son Contrat social. En retour, Pasquale Paoli lui demande en 1765 de rédiger une nouvelle Constitution pour son peuple.
Mais déjà le temps se couvre. Lasse de la guerre, Gênes cède «provisoirement» ses droits sur la Corse à la France par le traité de Versailles du 15 mai 1768. Le duc de Choiseul, qui dirige le gouvernement de Louis XV, va dès lors tout mettre en oeuvre pour liquider la rébellion et annexer l'île.
Pas moins de 20.000 hommes débarquent en Corse sous le commandement du lieutenant-général Chauvelin puis du comte de Vaux. Les Français finissent par l'emporter à Ponte-Novo après quelques revers initiaux - dont le plus sévère à Borgu le 9 octobre 1768.
Le chef de l'insurrection, Pasquale Paoli, gagne la côte et s'embarque sur un navire à destination de Livourne, en Italie, avec 300 fidèles. Parmi les partisans qui l'accompagnent jusqu'à la côte figure son aide de camp, un avocat d'Ajaccio du nom de Carlo - Charles - Buonaparte. Sa jeune épouse, Laetitia (18 ans) est enceinte de sept mois. Après une fuite dans la montagne corse, elle donne le jour à un petit Napoléon...
Sous la Révolution, le 15 janvier 1790, la Corse devient un département français parmi d'autres. De retour en France sous les acclamations des révolutionnaires qui voient en lui un précurseur, Pasquale Paoli devient président du Conseil général et commandant en chef des gardes nationales. Mais sa situation se dégrade sous la 1ère République, en 1793. La Convention tente de l'arrêter et, de dépit, le vieux chef soulève alors à nouveau l'île contre Paris. Le jeune lieutenant Napoléon Bonaparte, tiraillé entre ses sympathies jacobines et ses racines corses, est un moment tenté de le suivre.
Les Anglais, en guerre contre la France, sont trop heureux de venir au secours de Paoli. Ils assiègent et occupent les principales villes de l'île et, le 10 juin 1794, une nouvelle Consulta proclame à Corte l'indépendance du royaume corse sous tutelle anglaise.
Au grand dam du vieux «babbu di a Patria» (le «Père de la Patrie»), c'est un aristocrate écossais, Sir Gilbert Elliott, que Londres désigne comme vice-roi. Craignant qu'il ne fomente des émeutes contre les nouveaux maîtres, le vice-roi obtient que Paoli soit renvoyé à Londres. C'est là qu'il meurt à 81 ans, le 5 février 1807. À la fin du XIXe siècle, sa dépouille a été rapatriée dans sa maison natale, transformée en musée, à Morosaglia.
En 1796, après le départ forcé des troupes anglaises, l'île est reconquise par... Napoléon et Lucien Bonaparte, à la tête de l'armée d'Italie. Le général Morand va réprimer avec brutalité une ultime rébellion en 1799. En 1811, pour amadouer ses anciens congénères, l'Empereur réunit l'île en un seul département et lui octroie de généreuses exemptions fiscales, pour la plupart encore en vigueur.
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