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Analyse du livre « Joseph Kabila. La vérité étouffée » de Mwamba Tshibangu
Quelle vérité étouffée ?

Analyse du livre « Joseph Kabila. La vérité étouffée » de Mwamba Tshibangu. Les attentes étaient grandes : enfin serait présentée une enquête approfondie qui trancherait définitivement la question de la filiation du président Joseph Kabila. En effet, il y a du travail à faire. De nombreux témoins vivent à Dar Es Salaam, à Kampala, à Kinshasa et peut-être à Kigali qui pourraient nous raconter la vie de celui qui est devenu président de la République.

Le vendredi 27 janvier 2006

ALHEUREUSEMENT, l'ouvrage de M. Mwamba Tshibangu ne répond pas aux attentes. Au lieu de se baser sur une enquête sérieuse de terrain, il se contente d'analyser les écrits diffusés sur internet. Certes, il a le mérite de nous donner un catalogue quasiment complet des « opinions du net » nous permettant de retrouver toutes les sources des rumeurs diffusées. Cependant, ce ne sont que des opinions, et l'auteur les met quasiment toutes au même niveau en les qualifiant de « sources » - tandis que l'élémentaire critique historique aurait exigé de faire la part des choses entre les faits, les indices sérieux, les résultats d'une recherche et une simple prise de position.

L'auteur l'admet d'ailleurs au début de l'ouvrage : « Le matériel examiné comporte plus d'opinions que de faits (….) A la fin, chacun pourra se faire son opinion (…- Sans prétendre trancher définitivement, notre rôle consiste surtout à livrer le matériel et les témoignages des uns et des autres ». (p. 18-19). Cependant, à la fin de l'ouvrage, les opinions se sont muées en certitudes : « Les manoeuvres politiciennes ont jusqu'ici réussi à étouffer la vérité sur Joseph Kabila. Une vérité qui est pourtant claire à déchiffrer. Une vérité qui ne tardera pas à éclater. Car la personne qui se fait appeler Kabila-fils n'est pas le fils biologique de feu Kabila. » (p. 259). Sur base de quels éléments l'auteur peut-il avancer une telle assertion ?

A. L'analyse des textes

L'analyse (fort longue, souvent oratoire et répétitive, dans un livre qui aurait facilement pu compter 100 pages de moins) que fait l'auteur de plusieurs interventions sur le net est pour le moins sujette à débat. Quelques exemples.

L'auteur émet des doutes sur les études de Joseph à l'université Makerere. Dans l'interview citée du « Washington Post » (p. 155, note 124), le président dit clairement qu'il n'a fait que « one term » - donc tout au plus un semestre, un élément que l'auteur ne semble pas avoir remarqué. Il décèle une contradiction entre deux lieux de naissance pour Joseph : « Hewa Bora » contre Lulenge. Il ignore que Hewa bora se trouve dans le secteur de Lulenge, territoire de Fizi. Les interviews du président (p. 167 - 176) sont systématiquement interprétées du point de vue de celui qui a quelque chose à cacher plutôt que du point de vue de celui qui trouve toutes ces accusations ridicules mais impossibles de refuter - nous y reviendrons - ce qui est une lecture tout aussi légitime. Le récit sur « Kanambe » (p. 73, écrit par M. Kanyurhi Tchika) est faux. Nous y reviendrons. D'ailleurs, Joseph Kabila ne s'est jamais fait appeler Kanambe (comme l'auteur le suggère p. 245, note 239).

M. Mwamba Tshibangu aurait pu éviter un nombre d'erreurs s'il avait lu attentivement notre ouvrage sur Laurent Kabila. Il écrit que ce livre (paru en octobre 2003) venait de sortir au moment qu'il s'apprêtait à terminer la rédaction du manuscrit (le livre de M. Mwamba Tshibangu est sorti deux ans plus tard, en septembre 2005), ce qui ne l'empêche pas de citer des extraits de notre généalogie de la famille (p. 190-192). L'auteur parle de sa « démarche méthodologique » qui consisterait à ne toucher « qu'aux liens de parenté entre les fils de Kabila sans entrer dans d'autres considérations »(p. 120-121) mais il est difficile de voir où et comment l'auteur a rigoureusement appliqué cette méthodologie.

Les fameuses fiches biographiques distribuées dans le dossier de presse lors de la visite du Ministre De Gucht à Kinshasa en février 2005 (p. 183, note 162) sont prises comme des sources. Si l'auteur avait demandé une copie de ces fiches à un journaliste qui faisait partie du voyage, il aurait pu se rendre de leur qualité plus que médiocre. On peut par exemple lire que Olivier Kamitatu est …. Katangais ! Alors, quelle crédit y accorder ? La fiche sur Joseph Kabila met d'ailleurs les hypothèses sur sa filiation dans le conditionnel.

M. Tshibangu se réfère - entre autres - à une enquête indépendante menée par l'UDPS qui voulait « s'enquérir de données de première main afin de disposer d'informations fiables » (p. 89). Malheureusement, on attend toujours les résultats de cette enquête. Pendant les recherches que nous avons faites sur le passé de Laurent-Désiré Kabila, j'ai moi-même pris contact avec l'UDPS, en leur proposant d'interviewer leurs sources sur la filiation de Joseph. Il s'agirait de commerçants de Dar Es Salaam qui aurait connu Joseph dès son jeune age. On ne m'a jamais donné les coordonnées de ces « commerçants » tandis que cette démarche aurait été à l'avantage de ce parti : si on avait trouvé des indications sérieuses ou même des preuves sur une fausse filiation de Joseph Kabila, on les aurait publiées sans problème.

Pourtant des éléments d'enquête sont très faciles à trouver. Pour notre ouvrage, nous avons par exemple interviewé les parents de Maman Sifa Maanya à Lubumbashi (avant le décès du papa Asumani Mbavu). Même si on part de l'hypothèse que les parents vont cacher la vérité, la tâche de l'analyste est alors de déceler les inconsistances.

Des simples opinions, qui n'avancent aucun élément concret, sont acceptées comme sources crédibles. Kin-Kiey Mulumba affirme (p. 85 et 113) que la famille Kanambe est connue à Kigali et que Joseph serait devenu Kabila. On veut bien, mais pourquoi n'y a-t-il aucun témoin direct qui a fait une déclaration à ce sujet ? « Des témoignages éloquents et publics existent » (p.51) sur l'incorporation de Joseph dans l'APR au Rwanda - mais lesquels ? L'auteur ne cite que l'interview de James Kabarebe, qui mérite de s'y attarder un peu.

Dans l'interview avec ce dernier publiée en Jeune Afrique du 29 avril 2003 (p. 152-153), Kabarebe prétend que c'est lui qui aurait enseigné à Joseph le métier des armes. M. Tshibangu réfute cette thèse en avançant d'autres déclarations qui disent que Joseph fut présenté au début de la guerre de l'AFDL comme soldat de l'APR et comme « le neveu de James Kabare ».(p. 156). M. Matanda prétend même (de nouveau sans aucun élément à l'appui) que Joseph faisait partie de « l'oligarchie militaire tutsi-rwandaise »(p. 180). Le président lui-même parle de 1995 comme l'année « quand on a commencé à me découvrir » (p. 172). L'auteur parle de « la présence avérée de J. Kabila au sein de l'armée rwandaise » (p. 163). L'AFP (qui, à ma connaissance, n'est pas une source scientifique), parle d'une formation militaire reçue à Mbeya (en Tanzanie !) (p. 155).

Une lecture plus attentive de notre ouvrage aurait pu mettre l'auteur sur une autre piste. Selon Masyaga Matinyi, un copain de classe de Joseph Kabila qui a publié un témoignage dans le journal « Raï » (Dar Es Salaam) le 25-31 Janvier 2001 (en Swahili, mais une partie de l'article fut publiée en Anglais dans le « Sunday Vision » (Kampala) du 4 février 2001), Joseph Kabila a étudié à la « Sangu High School » à Mbeya. Une petite recherche sur le net confirme l'existence de cette école. Ensuite, Joseph fait le service militaire obligatoire dans le camp de Makutopura dans la région de Dodoma. De là sans doute la confusion. L'AFP confond tout simplement l'endroit de sa scolarité (Mbeya) avec celui de sa formation militaire. Cet élément éclaire également la déclaration d'Etienne Kabila selon laquelle Joseph aurait grandi à Tunduma en Tanzanie (de nouveau, Tunduma ne se trouve pas au Rwanda !). Tunduma se trouve notamment dans la proximité de Mbeya (p. 128).

Alors, la formation militaire au Rwanda ? Ce n'est certainement pas impossible. N'oublions pas que Museveni commençait déjà en 1994 à contacter des petits groupes de résistants congolais dans l'optique d'organiser une offensive contre le Congo. En 1995 les contacts s'étendent à Kigali. Selon le témoignage de Justin M'Molelwa, ancien du PRP de Laurent Kabila, il arrive à Kigali, avec Laurent et Joseph Kabila, le 11 novembre 1995 pour des contacts avec les autorités rwandaises. Ils seront pris en charge par Dan Munyoza, le futur chef de la police militaire (voir notre Essai biographique, p. 319).. Il n'est pas exclu que Joseph ait reçu un entraînement militaire au sein de l'APR. Il n'est pas exclu qu'il ait pu apprendre des éléments de Kinyarwanda, surtout s'il a hérité de son père sa fabuleuse capacité d'apprentissage des langues. Mais tout ceci ne prouve nullement que Joseph Kabila est d'origine rwandaise, ni qu'il aurait la nationalité rwandaise. Les éléments mentionnés s'expliquent aisément dans le contexte de la préparation de la rébellion. N'oublions pas que la guerre de l'AFDL a mobilisé toute une diaspora congolaise qui vivait depuis des décennies dans les pays limitrophes comme l'Ouganda, la Tanzanie et même le Soudan, et que même un nombre de mercenaires érythréens furent recrutés pour mener la guerre. De là à créer un amalgame de vraies et fausses nationalités n'est qu'un pas.

Pourquoi alors les déclarations de Kabare ? Une question de logique élémentaire : au moment où le Congo se prépare à installer son énième gouvernement de transition, James rappelle à Joseph Kabila à qui il doit son ascension politique et même militaire. N'oublions pas que Kagame a fait exactement la même chose quand il a donné, le 9 juillet 1997, une interview au « Washington Post » où il rappelle habilement à Laurent Kabila que c'est lui qui l'a fait roi….

Est-ce que Joseph serait un espion au service du Rwanda qui aurait été imposé par James à la tête de la hiérarchie militaire congolaise ? (p. 157-158). Si tel est le cas, pourquoi alors Laurent Kabila le nomme en août 1998 sous-chef d'état-major faisant fonction de chef d'état-major jusque le 16 novembre ? Et commandant des forces terrestres le 4 septembre 1999 ? Le père n'avait pas peur de jeter en prison ses enfants ; pourquoi alors mettre un « Tutsi » à la tête de l'armée après les avoir tous chassés ? Selon les correspondances par email échangées entre le même James et le vice-président Ruberwa, Joseph devrait être neutralisé.

Une autre explication me paraît beaucoup plus plausible : selon l'habitude du FPR de nommer officiellement une personne facilement manipulable, on le fait seconder par celui qui prend les vraies décisions. C'est sans doute ce qui s'est passé avec Joseph Kabila de qui ne se dégageait à l'époque, selon tous qui l'ont connu, que peu d'autorité. Ce fut également un moyen facile d'influencer le père. N'oublions pas que l'AFDL était livré corps et âme aux Rwandais, ce qui n'était plus le cas après août 1998.

Poussons notre raisonnement un peu plus loin encore. Un netteur anonyme (p. 175, note 148) décrit Joseph Kabila comme sans habileté ou capacité de réflexion. Pourtant, s'il est Tutsi, il aurait fallu le décrire selon le stéréotype en vogue, c-à-d malin, fourbe et hypocrite !

B. L'analyse des faits

Des nouvelles données factuelles, résultats d'une recherche fouillée, auraient pu nous donner des éclaircissements intéressants. Malheureusement, l'auteur n'en avance que peu.

- Le « témoignage » de Jacques Matanda

Il y a d'abord le témoignage de Jacques Matanda, qui aurait rencontré Kabila père et fils en 1995 à Dar es Salaam, et qui aurait su à l'époque que Joseph est le fils adoptif de Laurent. Il est évidemment difficile de savoir si M. Matanda dit la vérité ou s'il la reconstruit après. N'oublions pas que, lui aussi, a contacté le président Museveni pendant la période 1995-1996 mais qu'il n'a pas été accepté au sein de l'AFDL, pour des raisons que j'ignore. Cependant, il est certain que Laurent Kabila a eu une ou plusieurs femmes Tutsi. Un ami journaliste, qui a rencontré Laurent Kabila à Dar Es Salaam en 1995 ou début 1996, m'a raconté que le futur président se vantait d'avoir un enfant avec une femme Tutsi. Vu le nombre impressionnant de compagnes du Mzee et sa nombreuse progéniture (on parle de 27 enfants reconnus), il serait fort surprenant qu'il n'aurait pas eu d'enfants d'origine Tutsi. N'était-ce pas un argument qu'il aurait pu avancer à l'époque afin de plaire à ses parrains rwandais ? Le Mzee a certainement fait tout ce qui était possible pour rejoindre la structure de la future AFDL, appuyée en cela par le Président Nyerere qui l'avait présenté à Museveni et ce dernier à son tour à Kagame. L'argument ethnique a pu compter dans les yeux des nouveaux dirigeants du Rwanda, et on ne peut même pas exclure (bien que ce soit une pure hypothèse) qu'il a pu présenter son fils Joseph comme « fils d'une femme Tutsi » simplement pour gagner la confiance des autorités de l'APR, tandis qu'en réalité il n'en était rien...


- Les déclarations d'Etienne Kabila

Ensuite, il y a le témoignage « choc » d'Etienne Kabila au siège des « Voix des sans Voix » à Kinshasa en janvier 2002 et à Sun City en mars-avril de la même année.

Qui est Etienne Kabila ? Nous avons mené à l'époque une enquête avant qu'il ne fit ses déclarations à Kinshasa. Sa maman, Françoise Kiza, fut contactée en octobre 2001 à Kinshasa et elle confirmait l'existence de son fils Etienne. Elle aurait même été reçu par le président Laurent Kabila avec son fils. Nous avons également récolté des témoignages d'anciens de Kalemie (dont par exemple M. Emile Lejeune ou des membres des rébellions de l'époque) sur Mme Kiza et sur Etienne, ainsi que des personnes ayant vécu dans la famille Kiza.

La filiation de Etienne avec Mme Kiza fut même confirmée par des membres de la famille Kabila. En effet, Etienne est né le 22 décembre 1965 en Tanzanie, vraisemblablement avec son frère David Babile, maintenant décédé (Essai biographique, p. 177 ; confirmé aussi par M. Tshibangu, p. 193) ; nous avions omis d'inclure le frère jumeau de Etienne dans la généalogie de notre livre (Essai Biographique p. 38). Il n'a jamais su qui était son père avant l'arrivée au pouvoir du Mzee. Puisque Mme Kiza avait rejoint les structures du MPR (élue député suppléante en 1970 pour le Tanganyika), la filiation des ses enfants devenait dangereuse. C'est ainsi qu'elle a inventé l'histoire d'un certain Ngabo qui serait le père de Etienne Kasa et David Babile, les noms donnés par les Babwiri d'Ubwari (Mme Kiza vient d'Ubwari) à des jumeaux (comme le confirme M. Tshibangu). Elle utilisait ainsi ces noms pour cacher leur réelle identité. Cette version fut reprise comme « la vérité » dans le journal « L'Avenir » du 19 avril 2002 (www.digitalcongo.net).

C'est ainsi qu'Etienne n'avait aucun contact avec la famille Kabila, et Mme Hortense Kibawa, soeur du Mzee, pouvait dire qu'elle ne connaissait pas du tout l'intrus (p. 141). Etienne Kabila cependant, pendant un séjour à Lubumbashi, s'est introduit dans la famille et il a pu glaner quelques informations sur la structure familiale. Les éléments avancés lors de ses déclarations à Sun City démontrent qu'il n'a qu'une connaissance imparfaite de la structure de la famille ; une comparaison de notre généalogie, élaborée après des années de recherche (Essai biographique, p. 34-39) peut être comparée avec les déclarations d'Etienne (p. 190-191) et avec la feuille qu'il a distribuée lors de sa conférence de presse à Sun City. Nous pourrons le démontrer en détail.

Etienne Kabila ne fut pas du tout « délégué de la sa famille » comme l'écrit l'auteur de l'ouvrage (p. 124) mais prit une initiative personnelle, soit pour réclamer une partie de l'héritage familial, soit pour se lancer en politique. Son accusation que Joseph soit « rwandais » ne s'appuie également sur aucun élément concret et il faut se fier à sa seule déclaration. Ceci dit, je crois que les autorités qui réfutent la filiation de Etienne Kabila (dans les différents articles sur www.digitalcongo.net) refusent simplement de reconnaître l'existence d'un aîné mâle dans la famille. Ce problème aurait été facile à résoudre si on pouvait faire la distinction entre les enfants légalement reconnus et les enfants naturels non-reconnus. Comme le remarque pertinemment l'auteur (p. 208-209) impossible de faire cette distinction - mais il faut au moins tenir compte des circonstances du maquis PRP où il n'y avait pas d'état civil !

La contradiction que voit l'auteur entre les déclarations de Hortense Kibawa et notre arbre généalogique (dans Essai Biographique, p. 38-39) n'y est pas. Les trois ainées de Joseph citées par Mme Kibawa sont Jeanne (Jeanne Mafik Mwad, fille du Mzee avec Albertine Kashala), Hortense (Hortense Kibawa, fille du Mzee avec Pauline Nkoso), et Getu (sobriquet pour Gertrude Mwamini, fille également de LDK avec Pauline Nkoso). Mme Kibawa ne mentionne nulle part qu'elles seraient toutes les enfants de Albertine Kashala, comme le mentionne l'auteur (voir p. 141 et 190). D'ailleurs, dans ses comparaisons entre les différentes filiations (p. 190-192), M. Mwamba Tshibangu met sur le même pied notre arbre généalogique, qui n'est certes pas « la » vérité mais qui est basé sur au moins 70 témoignages différents, avec des opinions émises dans la presse.

- Les affirmations de M. Albert Mbanza

La lettre ouverte de M. Mbanza Gukeba (p. 201-204) souffre des mêmes problèmes que les autres déclarations. L'auteur mentionne une certaine Mukambuguje comme mère de Joseph et de Jeannette Kabila. Curieusement, le père serait maintenant Laurent Kabila. Le troisième enfant de la mystérieuse Mukambuguje serait Selemani. On se retrouve ainsi avec les enfants de Laurent Kabila ainsi que l'enfant de Adrien Kanambe…Nous y reviendrons. Mais pourquoi personne n'a eu l'idée alors d'interviewer cette dame Mukambuguje aux Etats-Unis ? Son nom est inconnu parmi les anciens du PRP. Pourquoi personne ne semble retrouver la fameuse « Marcelline » ? Pourquoi ne pas simplement demander une entrevue avec Vumilia, la deuxième femme d'Adrien Kanambe ?

Si Maman Sifa a été emprisonnée avant l'assassinat du Mzee, comme le prétend M. Mbanza, pourquoi pas le demander à Nzuzi wa Mbombo qui aurait été emprisonné avec elle ? M. Mwamba Tshibangu se pose la question pourquoi Maman Sifa ne parle pas de ses autres enfants et pourquoi elle ne montre pas des photos avec ses filles, insinuant qu'elle ne serait pas leur mère. Cependant, il y a une photo de Maman Sifa avec ses quatre filles dans un article cité par lui même (p. 201, note 183) ! De nombreuses photos des parents Kabila avec leurs enfants Joseph et Jeannette se trouvent dans le bâtiment de la fondation Mzee Kabila et, il est vrai, ces photos méritent d'être diffusées afin de couper court à toutes les rumeurs.

C. La filiation du président Joseph Kabila

Malheureusement, nous n'aurons jamais de « preuves irréfutables » de la filiation de Joseph Kabila, non seulement pas la nature du débat, mais par l'état dans lequel se trouve le pays. Le débat autour de la filiation n'est pas scientifique mais politique. Il y a deux camps totalement opposés pour des raisons de positionnement politique. Pour les uns, le « Kabila Rwandais » est devenu une vérité dur comme le fer et une certitude presque métaphysique. Même s'il n'y aucun élément solide à part les rumeurs rapportées par Mr. Mwamba Tshibangu. Les autres essaient de récupérer la filiation de Kabila pour démontrer qu'il est « dans leur camp », que ce soit le camp Lubakat ou le camp des Bango Bango du Maniema ; Dans ce contexte, la vérité ne compte pas. Même si on appliquait un teste ADN (mais a-t-on jamais vu un président accepter une telle humiliation ?), les résultats seront toujours contestés (comme le concède indirectement l'auteur, p. 246). L'auteur demande également un « jugement » qui statuerait mais comment le faire dans un pays où l'appareil judiciaire est totalement corrompu ? Et que dire alors de la déclaration du procureur général de la république au moment que Joseph Kabila a prêté serment ? Aucune valeur juridique ?

On ne peut se défaire de l'impression que M. Mwamba Tshibangu a écrit son livre avec des visées politiques plus que scientifiques. S'il critique à juste titre « la logique des tranchées, imprégnée de sentimentalisme aveuglant » (p. 76), il n'est pas exempt du reproche du parti pris….

L'état du pays et de la famille Kabila explique beaucoup dans la problématique posée. S'il n'y a plus d'état civil au Congo (à l'exception de Lubumbashi depuis quelques années), comment y aurait-il eu au maquis du PRP en 1971, dans un maquis où on devait écrire sur des écorces d'arbre ? Quel est le Congolais qui, à l'heure actuelle, peut prouver irréfutablement sa nationalité et son ascendance ? Tout celui qui a dû obtenir une copie de son acte de naissance dans le cadre d'une procédure de demande de visa sait de quoi on parle…

Le Mzee lui-même est également à l'origine du problème. Ses multiples aventures avec le genre féminin et son abondante progéniture n'ont pas facilité les choses. N'oublions pas qu'il avait déjà trois femmes officielles dans la maquis : Sifa Maanya, Vumilia et Kesia. Faisons un bref retour au maquis du PRP.

Le livre Essai biographique est le résultat d'années de recherche, et il essaie de s'approcher le plus possible de la vérité, en concédant qu'il y a certainement des inévitables erreurs dans un contexte de grande carence de documentation. Nous avons interviewé environ 300 personnes différentes ; nous avons fait des recherches en RDCongo, en Belgique, Canada, Suède, Norvège, Danmark et en France. Nous avons eu des enquêteurs en RDCongo, à Kampala, Kigoma et à Dar Es Salaam. Nous avons fait une rigoureuse sélection dans l'information obtenue, en nous fiant à notre jugement personnel qui n'est pas infaillible.

La partie consacrée à Joseph Kabila ne consiste qu'en quatre pages (Essai biographique, p. 298-301) et elle est basée sur un nombre important d'entretiens avec des anciens du PRP dont certains ont vu naître Joseph Kabila. D'autres sources sont des témoins à Dar Es Salaam et deux articles de la presse tanzanienne. Il nous semble que l'élément le plus fort est le fait que personne des témoins directs ne nie la filiation de Joseph Kabila. Il est tout à fait correct, comme l'affirme M. Mwamba Tshibangu (p. 188, note 170), qu'il est possible que tous les « anciens » aient été mis sous pression. Cependant, dans ce cas précis, je crois pouvoir écarter cette hypothèse. Car de nombreux anciens sont très déçus par l'attitude du Mzee, de son épouse et de Joseph Kabila. Nombreux sont ceux qui ont été complètement abandonnés. Prenons le cas de Calixte Mayaliwa, l'incontestable chef militaire du PRP qui s'est voué corps et âme à la cause, jusqu'au moment où il a découvert que Laurent Kabila les avait trahis et qu'il a quitté le parti, profondément déçu, en 1985. Le Mzee ne l'a jamais reçu et il vécut dans la plus grande misère à Lubumbashi. Autre cas : Honorine Mbeya, qui aidait à garder le petit Joseph dans le maquis (une photo dans Essai Biographique, p. 32-33), essaya en vain d'être reçu par le président ou par Maman Sifa. Elle est rentrée, déçue, en Tanzanie. Il y a beaucoup d'exemples à donner. Si réellement Joseph n'était pas le fils du Mzee et de Maman Sifa, ils l'auraient dit. Nombreux sont les anciens du PRP qui ont émis les plus virulentes critiques contre Laurent Kabila, et ceci même avant sa mort (notre recherche s'étalait de 1997 à 2003). Pourquoi se seraient-ils retenus ? Les informations que nous avons recueillies nous permettent de retracer son parcours à partir de sa naissance à Mpiki (près de Hewa Bora), son passage en Ouganda, sa scolarité à Dar Es Salaam jusqu'à son arrivée au sein de l'AFDL. Aucune autre source prétendant une filiation « rwandaise » n'est capable de donner autant de détails.

Evidemment, ceci n'est pas une preuve. Nous croyons seulement que sur base de l'information disponible, les indications que la version officielle est la bonne sont infiniment plus importantes que les indications du contraire. Nous ne pouvons pas aller plus loin. Si jamais d'autres informations nous révèlent le contraire, il faudra adapter notre version des faits. C'est propre à la démarche scientifique.

- D'où vient alors la confusion avec « Kanambe » ? Il y a une explication fort plausible.

Joseph Kabila et sa soeur sont nés le 4 juin 1971 à Mpiki, a côté du mont Esonga, près de Hewa Bora (secteur de Lulenge). Leur accoucheuse s'appela Mbekembeke, de son vrai nom Namambelwa, fille de Esale et mariée à Makanda Mwata. Son fils aînée est Amisi Ibrahim et il habite actuellement à Kigoma. Maman Namambelwa es décédée en Tanzanie à Kigoma - Kagunga. Celui qui a vu naître Joseph et qui a organisé la fête pour sa naissance est Kakozi Saleh, ancien du PRP et toujours en vie.

- Les deux jumeaux allaient à l'école appelée Ecole Maman Safi Njenje.

Dans le maquis du PRP il y avait un commandant militaire fort populaire du nom de Adrien Kanambe (une photo dans Essai Biographique, p. 192-193, avec les dirigeants du PRP), Tutsi originaire de Rutshuru. Sa première femme s'appella Kestina Mbeya, Mubembe et fille de Isaac Mbeya (originaire de Lulenge). Ils avaient un enfant du nom de Selemani qui eut environ le même âge de Joseph Kabila. Ils jouaient souvent ensemble et furent gardés par Honorine Mbeya, la soeur de Kestina.

Kestina Mbeya mourut dans un naufrage sur le lac en 1979. Kanambe prit une deuxième femme du nom de Vumilia, nee vers 1966, Mubembe également et fille de Thomas Musafiri Kilenga et Julienne Mkyoku. Le couple n'eut pas d'enfants. Kanambe fut un des commandants principaux pendant l'attaque de Moba I en 1984. Cependant, il fut tué par les FAZ en juin 1985 pendant l'attaque de Moba II. C'est ainsi que le Mzee Laurent Kabila prit Vumilia comme sa troisième femme et adopta le petit Selemani. Le couple eut encore au moins quatre enfants (Les garçons Murundwa et Ushindi, les filles Jumi et Tumaleo, peut-être d'autres encore).

La confusion entre Selemani, fils de Kanambe Adrien, et Joseph Kabila est nee là. Quid de l'hypothèse que Joseph serait le fils de Kanambe et de Kestina Mbeya, vu l'habitude qu'avait le Mzee de prendre les femmes de ses subordonnés ? En théorie ce n'est pas impossible ; et ce serait la seule hypothèse sérieuse sur la filiation « rwandaise » (en fait Bembe-Rwandaise) de Joseph. Cependant, cette hypothèse est totalement refutée par tous les anciens du PRP dont certains ont vu naître Joseph. Colette Braeckman m'a d'ailleurs confirmé qu'elle a rencontré Selemani à Kinshasa.

Est-ce que Joseph aurait pu être le fils de Vumilia et de Laurent ? Impossible, vu l'âge de cette dernière (environ cinq ans) au moment de la naissance de Joseph en 1971.

D. L'importance du débat

Finalement, quelle importance ? Supposons pour un moment que Joseph soit le fils de Kestina Mbeya et de Adrien Kanambe. Dans ce cas il serait le fils d'un originaire de Rutshuru avec une femme Mubembe. Il ne serait pas Congolais uniquement dans l'hypothèse où on refusait la « congolité » à tout Hutu ou Tutsi congolais.

Si on refuse la congolité à Joseph, il faudrait plutôt l'appeler tanzanien. En effet, il a vécu presque toute sa jeunesse en Tanzanie, il y a accompli son éducation et son cercle d'amis intimes est composé d'originaires de la Tanzanie. Il avait sans doute la nationalité tanzanienne. Pour des raisons de sécurité il y a adopté des noms comme Mutwale.

Le problème est évidemment l'action de Joseph plus que sa filiation. Il a réussi à réunifier le pays et le Congo avait sans doute besoin d'un président plus habile et discret que son père pour mettre fin à la guerre, si on voulait éviter le partage durable du pays. On peut se demander si un président qui a réussi ce pari est aussi la personne qu'il faut pour diriger ce pays tellement vaste et complexe, imprégné d'une culture politique qui assimile la gouvernance au profit personnel. La faiblesse de son action pose actuellement problème : le pays n'est pas gouverné. On peut se poser la question si son rôle historique n'est pas terminé et s'il ne faut pas une personnalité plus compétente pour diriger le pays. Joseph Kabila, en se retirant maintenant, gagnerait un énorme crédit politique et pourrait revenir plus tard à la manière d'un Amadou Touré au Mali. Cependant, il semble plutôt l'otage d'un grand nombre de dignitaires et conseillers qui veulent avant tout protéger leurs intérêts personnels et qui isolent le président des réalités du pays.

Bizarre que l'UDPS accuse le président « d'être rwandais » alors que ce même parti a conclu un accord avec le RCD/Goma en avril 2002. Cet exemple illustre l'étonnante capacité de la classe politique congolaise de ne jamais s'occuper des vrais problèmes du pays. Sans doute que la majeure partie de cette « classe politique » n'a aucune envie de s'en occuper, mais de dévier l'attention afin de continuer à se servir dans les caisses de l'état. Les pays étrangers soit s'accommodent et cautionnent ceux qui ont le pouvoir (pourvu qu'on puisse faire des affaires) soit refusent de détecter les vrais dirigeants compétents du pays.

De toutes les façons, il est grand temps qu'on mette fin à ce débat sans fin sur les prétendues origines du président pour s'occuper enfin des problèmes réels du pays.

« Joseph Kabila. La vérité étouffée »
Mwamba Tshibangu
L'Harmattan,
Collection « Etudes Africaines »,
2005, 266 p., ISBN 2-7475-9310-X)

© Erik Kennes
erik.kennes@africamuseum.be

Section d'histoire du temps présent
Musée Royal de l'Afrique Centrale
(L'auteur écrit en son nom personnel)
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Fax : +32 2 769 57 46

M. Kennes est l'auteur de plusieurs documents de travail et articles et a publié, aux éditions L'Harmattan (Cahiers Africains), République démocratique du Congo - Guerre et Politique (avec G. de Villers et J. Omasombo), ainsi que Essai biographique sur Laurent Désiré Kabila (avec Munkana N'ge). Ce livre cherche à dissiper le brouillard enveloppant le passé de Kabila, à décrire et analyser les principales étapes du parcours de cet homme précédant son apparition sur le devant de la scène et sa montée au pouvoir. L'avènement de Laurent Désiré Kabila à la tête du Congo fut l'effet d'un exceptionnel concours de circonstances plutôt que l'aboutissement d'une lutte politique. Il reste qu'il eut une vie riche en péripéties politiques et qu'il fut un acteur de la longue histoire des résistances et rébellions congolaises à l'égard des pouvoirs en place.

© La Conscience

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