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Liban: un pays si fragile

Elle tient dans le creux de sa main un petit morceau de métal noir: un éclat d'obus qu'elle a ramassé après le raid. C'était au quatrième jour de l'offensive israélienne, dans un village chiite du Sud-Liban. La maison a tremblé, explique-t-elle, puis un pan de mur s'est effondré. Alors la famille, comme bien d'autres, a décidé de partir. Et ils ont fini par aboutir là, sous un arbre du parc de Sanayeh, un jardin public de Beyrouth. L'endroit est devenu un lieu d'accueil pour les déplacés qui y reçoivent une aide d'urgence avant d'être dirigés vers l'une des écoles de la capitale, transformées tant bien que mal en centres d'hébergement.

Dissimulée par de hauts murs, voici celle de Karm el-Zeitoun est à Achrafieh, au coeur du quartier chrétien. Sous le préau, les enfants jouent. Les adultes, eux, tuent le temps comme ils le peuvent. «Toutes les salles de classe sont occupées, confie Mahmoud, le jeune volontaire qui gère les lieux. Quatre familles dorment dans la cour, j'ai dû en installer une autre dans le sous-sol, une sixième dans les toilettes.» Un couple vient encore d'arriver, avec un enfant. Epuisés, les trois se sont assoupis à même le sol, sur le palier du premier étage. Tous les récits des naufragés de la guerre se ressemblent. La maison bombardée. La peur. La fuite pour mettre les enfants à l'abri... Dans le couloir, une femme raconte: «Nous nous sommes d'abord cachés dans un verger, sous les bananiers. Nous étions trois familles, une vingtaine de personnes au total. Une bombe a explosé sur la route, à quelques mètres. Deux voitures qui passaient ont été écrasées, leurs occupants tués sous nos yeux. Nous avons attendu longtemps avant de sortir. Nous avons marché, puis des taxis nous ont pris.» Inquiète pour son frère qui est toujours à Tyr, la grande ville du sud, pilonnée sans relâche la semaine dernière par les Israéliens, cette mère de neuf enfants avoue qu'elle voudrait que la guerre s'arrête. Les autres femmes, autour d'elle, s'insurgent: «Cela fait vingt ans qu'Israël nous bombarde. On en a assez! Cette fois, il faut continuer le combat jusqu'à ce que cela finisse! Je suis prête à mourir pour le sayyed (Hassan Nasrallah, le chef du Hezbollah)!» lance la plus jeune, son bébé de quelques mois dans les bras.

Mahmoud écoute sans broncher. Lui appartient à la Fondation Samir-Kassir - du nom d'un intellectuel assassiné peu après l'ancien Premier ministre Rafic Hariri - et au Mouvement de la gauche démocratique, l'un des partis de la coalition antisyrienne. Mais l'heure est à la solidarité nationale, explique-t-il: «On ne peut pas accepter qu'un pays tout entier soit détruit pour deux soldats.»

En 1982, lorsque l'armée israélienne avait envahi le pays du Cèdre pour en chasser Yasser Arafat, une partie des Libanais avait applaudi. Depuis le début de l'offensive israélienne, le 12 juillet, en revanche, l'ensemble des formations politiques du pays, toutes confessions confondues, proclament cette fois leur attachement à l'unité nationale face à la «barbarie», et leur détermination à aider les victimes des bombardements. «La tragédie est un ciment», commente l'un des ténors de l'opposition antisyrienne. Mais derrière ces proclamations unitaires perce l'inquiétude d'un pays qui demeure hanté par la guerre civile. Personne, au Liban, ne souhaite retomber dans les errements passés. Et chacun aussi est conscient de la fragilité de l'Etat.

Ni Occident ni Orient: tels étaient les termes du «pacte national» qui, en 1943, avait ouvert la voie à l'indépendance. Les chrétiens renonçaient à la protection de la France; les musulmans abandonnaient, eux, l'idée de se fondre dans un vaste ensemble panarabe. «Deux négations ne font pas une nation»: ce commentaire, à l'époque, de Georges Naccache, fondateur du quotidien L'Orient le Jour, est resté célèbre. Aujourd'hui encore, le Liban reste tiraillé entre ces deux cultures, divisé entre un courant pragmatique, tourné vers une conception de la modernité qui emprunte à l'Occident, et une mouvance porteuse des humiliations et des rancoeurs du monde arabo-musulman, en phase avec un discours plus radical.

Le fait nouveau, c'est que les lignes de fracture entre les différentes communautés ont bougé. Le leadership sunnite et druze a basculé dans le premier camp après l'assassinat de l'ancien Premier ministre Rafic Hariri. Et ce sont aujourd'hui les chiites qui apparaissent, derrière le Hezbollah, comme le fer de lance de la «résistance» arabe. «Au Sud-Liban, depuis 1968, il n'y a pas une maison qui n'ait été touchée par les bombardements israéliens, explique l'universitaire chiite Ghaleb Kandil. La conviction selon laquelle Israël est l'ennemi, entretenue par le culte des martyrs, y est profondément ancrée.» Autant dire que ce n'est pas en pilonnant sans relâche les régions chiites que les Israéliens modifieront la donne...

La reconstruction compromise
D'autant que le Hezbollah a montré, au cours des deux premières semaines du conflit, sa capacité de résistance. Les tirs de missile, qui traumatisent tant Israël, sont un motif de fierté dans les fiefs chiites. Mais les autres communautés libanaises aspirent, quant à elles, au retour de la paix. Or elles ont le sentiment, écrit l'éditorialiste francophone Issa Goraieb, que le Hezbollah «n'a pas la même perception des pertes et des profits» ...

Si les plus indulgents évoquent, à propos de la capture des deux soldats de Tsahal, qui a mis le feu aux poudres le 12 juillet dernier, une «erreur d'appréciation», certains n'hésitent pas à parler de «trahison». A commencer par les partisans du courant Hariri, qui voient remise en question la reconstruction du Liban entreprise ces dernières années sous la houlette de l'ancien Premier ministre: «Nous avons, confie l'un d'eux, le sentiment amer d'avoir été manipulés.» «Hassan Nasrallah a enlevé son masque», affirme de son côté un ancien conseiller de Samir Geagea, le chef du parti chrétien des Forces libanaises, qui fut dans le passé lié à Israël. Quant à la milice chiite, elle accuse de traîtrise tous ceux qui ne la soutiennent pas dans son combat face au «terrorisme d'Etat» israélien. Tout le monde est cependant d'accord sur un point: on attendra que le canon se taise pour régler les comptes...

Chacun doit pouvoir sauver la face
Dans ce pays fracturé, chacun est bien conscient des risques que comporterait une brutale modification des équilibres communautaires, et notamment une marginalisation de la communauté chiite, dont le Hezbollah est aujourd'hui le premier parti. Redoutables en particulier seraient les conséquences d'une invasion terrestre israélienne à grande échelle qui précipiterait l'armée libanaise dans le conflit, au risque d'une débandade à laquelle l'unité du pays pourrait ne pas résister. Convaincu que chacun doit pouvoir sauver la face, ainsi que sa place dans le jeu politique libanais, y compris le Hezbollah, le Premier ministre, Fouad Siniora, a soumis, le 14 juillet, au Conseil des ministres - une coalition hétéroclite mais assez représentative de l'échiquier politique libanais - un plan de sortie de crise, présenté le lendemain à la secrétaire d'Etat américaine, Condoleezza Rice. Y figurent à la fois les deux principales revendications du Hezbollah - un échange de prisonniers et l'évacuation par Israël des fermes de Chebaa, un petit territoire pris en 1967 à la Syrie et revendiqué désormais par le Liban - et les dispositions exigées par la communauté internationale - le désarmement de la milice et le déploiement au Sud- Liban de l'armée libanaise, soutenue par une force internationale.

Pour intelligent qu'il soit, ce plan, avalisé par la France, paraît cependant bien prématuré. Car ni les Israéliens ni le Hezbollah n'ont envie de cesser le combat. L'Etat hébreu est déterminé à «casser» son adversaire. Tandis que chacun des coups porté par la milice chiite fait grimper sa cote de popularité dans l'opinion arabo-musulmane.

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