| Cinquantenaire de l'indépendance du Congo-Kinshasa Moïse Tshombe et le Katanga, les non-dits Les cliches concernant Moïse Tshombe et le Katanga sont souvent malveillants et caricaturaux. Depuis 50 ans, les mêmes formules sont utilisés pour parler de Tshombe et du Katanga. Le temps est venu de sortir des sentiers battus et de donner une autre version de la personnalité de l'un (Tshombe) et de l'histoire de l'autre (Katanga). Le samedi 25 décembre 2010 | |||
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Il y a quelques mois je disais à un ami que le Congo était dans une impasse parce qu'il ne produisait plus de « nouvelles connaissances » - scientifiques en particulier. Ces connaissances sont pourtant censées alimenter la réflexion, le discours et l'action des acteurs de notre développement. Les professeurs d'université, les étudiants, les pasteurs, les organes de presse comme les leaders politiques actuels semblent tous formatés de la même façon et recourent sans cesse aux mêmes modes de réflexion, aux mêmes tournures d'esprit et aux mêmes paradigmes.
Ce sont toujours les mêmes experts - ils ne sont pas nombreux dans ces domaines - qui sont consultés et si d'aventure ils sont tous du même bord politique et/ou tribal, c'est encore une fois la même rengaine qui est reprise. Il n'est donc pas étonnant que l'histoire du pays soit sans cesse racontée de la même façon depuis 50 ans. La quête de nouvelles idées est pourtant vitale pour une nation.
Katanga, un État mercenaire ?
Il est vrai que parler de sécession en ces termes là provoque facilement l'animosité d'une population qui ne dispose pas nécessairement de l'information lui permettant de distinguer le vrai du faux ou le demi vrai du demi faux. Cet article est l'illustration parfaite de l'emploi malveillant du génie de la langue française. Il est vraiment étonnant qu'un journaliste traite de ce sujet sans rappeler à la même opinion publique que c'est avec les mêmes affreux et les mêmes gendarmes « Katangais » de cet « Etat mercenaire » que Moïse Tshombe a pacifié le pays lorsqu'il est devenu Premier Ministre en 1964.
Souvenez-vous qu'avant l'arrivée [le retour devrais-je dire] de Tshombe aux affaires, Kasavubu et Mobutu étaient aux abois, incapables de mettre un terme à la rébellion qui sévissait à Kisangani et dans d'autres parties du pays. Qui oubliera que Mobutu lui-même a recourut, sans succès, à des mercenaires pour faire face à l'AFDL ? Il est donc clair qu'on peut avoir les mêmes moyens (recourir aux mercenaires) sans parvenir aux mêmes résultats. Qui faut-il blâmer ? C'est donc la preuve que c'est avant tout une question de management, au sens anglo-saxon du terme !
ON parle très peu de la sécession Sud-Kasaïenne
Je suis étonné de constater que la seule chose que les medias Kinois retiennent de Moïse Tshombe soit la sécession du Katanga. Sait-on pourquoi ils passent sous silence l'héritage économique de Tshombe ? Tout simplement parce que l'héritage économique des ses adversaires politiques est loin d'être exemplaire. Pour meubler ce vide, ils repassent sans cesse, depuis plus de trente ans, les mêmes documentaires, les mêmes émissions télé ou radiodiffusées visant à diaboliser Moïse Tshombe.
Le peuple est en train de mûrir et de changer. Il viendra un temps où il sera plus regardant sur le bilan de chacun. Il va poser des questions sur la moralité de certains dirigeants. Le peuple demandera un jour qu'on lui explique pourquoi les détourneurs des 42 millions de dollars destinés à la SNEL ont été mieux traités que Moïse Tshombe. Il va se demander comment un agent de la CIA -et donc au service d'une puissance étrangère- est devenu Chef d'Etat. Il va aussi apprendre que durant la sécession du Katanga, les relations avec Léopoldville se sont poursuivies au point que le Chef de l'Armée de l'ANC s'est fait livré des malles de Francs Congolais, qui n'avaient plus cours légal au Katanga et qui étaient logés dans les coffres de la Banque Centrale du Katanga. Il sera aussi étonné d'apprendre qu'en réalité l'évasion de Patrice Lumumba n'en était pas une car ses faux amis qui naviguaient entre lui et le groupe de Binza (Justine Kasavubu nous propose des noms dans l'un de ses ouvrages : Kasavubu et le Congo Indépendant : 1960-1969) n'avaient pas trouvé d'autres moyens de le faire sortir de sa résidence surveillée que d'inventer une évasion dont l'issue était déjà scellée.
Et le plus étonnant est le peu d'attention accordée à la sécession du Sud-Kasai. D'où la question : pourquoi parle-t-on si peu de cette sécession ? Y-aurait-il des sécessions pires que les autres ? Pourquoi le conflit Katangais-Kasaiens des années 90 est sans cesse à la Une des journaux alors que la chasse aux Baluba de 1959 au Kasai Occidental, est superbement ignorée. En lisant l'ouvrage de Justine Kasavubu, j'ai cru comprendre que l'ancien Premier Ministre Lumumba était sous le coup d'une accusation de « génocide » concernant les milliers de morts causés par ses troupes au Kasai. Bien que je ne prête pas foi à l'accusation de « génocide », je suis curieux de savoir ce que la presse de Kinshasa a fait de cette information. Mérite-elle des investigations ? Un autre sujet intéressant est le détournement de fonds dont Lumumba s'est rendu coupable lorsqu'il travaillait à la Poste de Stanleyville.
Admettons que l'indépendance proclamée le 11 Juillet 1960 soit la seule chose à retenir du Katanga des années 1960. Pourquoi les acteurs politiques et les historiens ne tenteraient-ils pas d'approfondir la question des velléités sécessionnistes du Katanga ? A leur place, je ferais œuvre utile en cherchant les racines historiques des velléités sécessionnistes Katangaises car elles existent et l'une d'entre elles remontent au début des années 1930 lorsque l'administration coloniale a décidé de « recentraliser » la gestion de la colonie. Le grand public sera, là aussi, étonné d'apprendre que les premières tentatives de « sécession » sont venues des anglais -qui n'acceptaient pas que le riche Katanga leur échappe- dès la cession du Congo à la Belgique et que la course à la colonisation du Katanga n'avait pas d'autre but que de contrer l'expansion de la Rhodésie vers le Katanga. Vers 1909, c'est l'anglais qui était parlé autour des centres miniers naissant.
Ce que je ferais aussi c'est de faire parler les Katangais eux-mêmes, en particulier ceux du Katanga profond. La politique de l'autruche ne sert à rien ; brimer les Katangais, les empêcher de s'exprimer est contreproductif. Je disais donc que j'encouragerais la création de carrefours de jeunes pour aborder la question. Je mettrais ces jeunes en contact avec des jeunes d'autres provinces pour en discuter. Je profiterais aussi de l'expérience américaine car une guerre de sécession a eu lieu dans leur pays entre 1861 et 1865 et une telle guerre laisse toujours des traces. Et la question que je leur poserais est simple « comment avez-vous géré l'après guerre de sécession de 1861-1865 » ?
J'irais au Katanga et chercherais à comprendre le processus ayant conduit à la création de la CONAKAT (Confédération des Associations Tribales du Katanga) sa composition, ses liens avec les colons blancs et avec l'administration coloniale (là aussi les clichés vont tomber). Je tenterais de démêler les fils des relations entre les colons et l'administration coloniale.
Il y a tant de choses à faire et à étudier que je suis étonné que les analyses soient toujours politiciennes et vieilles de 50 ans. Il est grand temps de sortir des sentiers battus et de prendre l'histoire du Katanga par d'autres bouts. Nous serions tous étonnés de constater que les clichés et les caricatures vont tomber. Nous serions surpris de constater que le Katanga c'est aussi la résistance du Mwant Yav Mushid 1er et du Mwami M'siri - avez-vous déjà visité ses fameuses grottes ? - à la colonisation du pays et le berceau du premier homme d'affaires Congolais : Joseph Kapend Tshombe (1889-1950), père de Moïse Tshombe. Là encore un cliché va tomber car, on n'en parle peut-être pas, la période coloniale a aussi ses success stories. Voici ce qu'en dit Ludo Martens quand il traite de la question des classes sociales sous la colonisation : « la bourgeoisie nationale, classe encore embryonnaire, ne disposait que de faibles capitaux [mais] Joseph Kapenda, le père de Moïse Tshombe, était devenu le premier millionnaire noir grâce au petit empire commercial et industriel qu'il avait créé au Katanga ». Les lecteurs seraient aussi étonnés d'apprendre que Moïse Tshombe et son père ont participé à l'effort de guerre contre l'Allemagne Hitlérienne.
Moïse Tshombe, artisan de l'enseignement officiel au Congo
Le Katanga c'est aussi la victoire de la laïcité de l'enseignement au Congo. C'est en effet grâce à Moïse Tshombe et à ses compagnons que l'administration coloniale a accepté, au milieu des années 1950, de « libéraliser » l'enseignement qui était le monopole des Eglises, de l'Eglise Catholique en particulier. Pourquoi était-ce une victoire ? L'Etat se voyait dans l'obligation de financer un type d'enseignement nouveau, plus soucieux de donner aux Congolais de diverses confessions religieuses le même enseignement.
Le catholicisme, ne l'oublions pas, était la religion officielle de l'Etat Belge et donc, au Congo, l'Eglise Catholique avait réussi à obtenir d'immenses privilèges. Ces privilèges étaient tellement immenses qu'il était devenu difficile de distinguer l'Eglise Catholique de l'Etat colonial. Les Protestants, eux, étaient perçus comme des dangereux agitateurs. En effet, les massacres perpétrés par Léopold II avaient été dénoncés essentiellement par des missionnaires protestants. Au procès de d'eux d'entre eux, les représentants de l'Eglise Catholique siégeaient fièrement à côté de l'administration coloniale et certaines missions servaient de base de formation à la tristement célèbre Force Publique de Léopold II.
A ce stade, il serait peut-être utile de faire parler Moïse Tshombe lui-même : « Depuis les débuts du régime colonial, par fidélité à certaines traditions métropolitaines, l'Administration soutenait systématiquement les Missions Catholiques. En revanche, elle confinait les Protestants dans un statut défavorable et mal défini. Elle ne leur fournissait aucune aide pour construire des salles de classe. Cette discrimination aboutissait à priver d'écoles les Africains convertis à la Réforme, quand les adeptes du catholicisme bénéficiaient de secours très généreux.
Bien entendu le régime laïc ne permettait pas de réclamer l'égalité entre les différentes religions… Déposée à la session annuelle du Conseil du Gouvernement, ma proposition provoqua un beau tollé parmi les catholiques. La haute administration reçut le projet froidement… En différent endroits les Missionnaires [Catholiques] multiplièrent les pétitions… Quatre fois de suite je revins à la charge. Quatre fois aussi l'Eglise me fit échouer.
En 1954, l'affaire finit par susciter des réactions à Bruxelles…Le nouveau ministre des Colonies, M. Buisseret, figurait parmi ses [de l'enseignement laïc] plus chaleureux défenseurs… Quelques mois plus tard, effectivement, les premiers établissements primaires laics, réservés aux noirs, s'ouvraient dans la capitale [Léopoldville] et à Elisabethville. Ce succès indéniable couronnait trois ans d'efforts. Je venais d'accomplir un acte concret, le premier en faveur de l'émancipation africaine… Il mit aussi les fonctionnaires catholiques en fureur.
L'administration locale et quelques prêtres s'entendirent pour menacer de représailles, vagues et terribles, les clients habituels de nos magasins. Nous en possédions alors une centaine à travers la province… A Kapanga, la population apeurée cessa de s'approvisionner chez nous pendant quelques semaines… Dans d'autres endroits la brutalité des pressions embarrassa très sérieusement plusieurs [de nos] gérants… Privés de la chicotte, nos ennemis cherchaient à nous ruiner..Mais ils se trompaient d'époque ! La peur du blanc s'estompait progressivement dans les esprits. L'hostilité accrut mon prestige parmi les Africains et les persuada que je travaillais pour eux. » (Extraits des Mémoires de Moïse Tshombe, pp36-37).
La lutte de Tshombe pour obtenir la reconnaissance de l'enseignement laïc préfigure l'autre face des affrontements politiques qui vont émaillés l'accession de notre pays à l'indépendance et dont la presse a tort de ne pas parler : les luttes entre l'Eglise Catholique (dominante à Léopoldville) et les Eglises Protestantes (importantes sans être dominantes au Katanga) pour le contrôle du pouvoir politique. D'un côté, on aura toute l'intelligentsia catholique représentée entre autres par Joseph Kasavubu, Joseph Ileo, l'Abbé Malula et un certain…Joseph-Désiré Mobutu et l'intelligentsia issue des Eglises Réformées, minée par des divisions internes, représentée entre autres par Moïse Tshombe, Jason Sendwe, Kalonji Isaac et un certain… Patrice Lumumba.
Je vais terminer en rappelant qu'avant qu'il ne devienne Premier Ministre, Moïse Tshombe a bénéficié d'une amnistie en bonne et due forme (à l'instar de Bemba, de Kamitatu, de Ruberwa, de Mbusa, de Roger Lumbala, etc) et de ce fait l'indépendance du Katanga ne peut plus lui être reprochée. L'amnistie dont l'origine grecque signifie « oubli » est une notion de droit public pénal qu'on peut définir comme l'acte qui stipule que des fautes passées devront être oubliées et qui interdit à quiconque de les rechercher ou de les évoquer sous peine de sanction.
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'AI suivi avec beaucoup d'intérêt les multiples articles que les journaux de Kinshasa ont consacrés à la sécession Katangaise et à la personne de Moïse Tshombe. La célébration du cinquantenaire de l'indépendance du pays a été, pour eux et pour l'ensemble du peuple congolais, l'occasion de revisiter l'histoire de notre pays et d'en analyser les points forts. Je me suis livré au même exercice, mais sans parvenir aux mêmes conclusions que la presse de Kinshasa.