L’enfance outragée
Si on a coutume de dire que la femme est l’avenir de l’homme, il est encore plus vrai que l’enfance est l’avenir de toute société. Et le soin qu’on lui porte, ainsi que la protection dont on l’entoure sont quelques-uns des premiers éléments de civilisation d’une société. Et ce n’est pas un hasard si, dans la plupart des pays à travers le monde, les crimes les plus honnis, ceux qui ébranlent le plus l’émotion nationale et, par voie de conséquence, ceux pour lesquels la clémence est plus difficile à obtenir, sont ceux dont les enfants sont les victimes. Cela est fort compréhensible: On y rassemble tous les ingrédients d’une haute trahison.
La naïveté violentée, la vulnérabilité abusée, l’innocence bafouée et, plus grave, la confiance trahie d’un enfant par cette adulte qui devait, précisément, encore mieux la protéger pour en avoir fait son métier au quotidien.
Ce qui s’est passé au complexe scolaire La Gaieté (qui porte mal son nom), en plein centre de la capitale politique et dont nous avons rendu compte dans notre édition de vendredi, est grave. Une fillette de deux ans et demi est rentrée de cette école avec l’organe génital affecté, marchant péniblement et le certificat médical obtenu plus tard lui a donné, à cet âge, une incapacité de 35 jours. Les premiers éléments de l’enquête ont mis en cause sa maîtresse, Mme Ngassa, interpellée et déférée, puis rapidement libérée sous caution grâce à l’intervention de la directrice de l’école. Et qui aujourd’hui, vaque à ses occupations et ne daigne pas s’expliquer devant la presse.
On ne peut pas prendre cette affaire à la légère et faire jouer toutes sortes de protections et couvertures pour noyer des actes aussi dangereux pour l’enfance, pour la société. Parce qu’un acte comme celui-là interpelle, à des degrés divers, la responsabilité de certains acteurs de la société.
Il y a d’abord la responsabilité du système éducatif. La communauté éducative ne peut pas fermer les yeux et refuser de remettre en cause ce genre d’agissements. Si les ministères compétents (particulièrement celui en charge de l’Education de base) n’étaient pas informés de la situation dès le déroulé des faits, début novembre –ce qui en soi est assez grave-, on ne les a pas plus sentis depuis que ces faits ont été portés au public. Se taire veut-il dire qu’on banalise ce genre de situations qui se vivent désormais au vu et au su de tout le monde? Après l’enseignant pédophile du collège Vogt il y a quelques années, c’est désormais à la maternelle qu’on va désormais recruter l’innocence pour assouvir des logiques de déviances, sectaires, sorcières ou criminelles?
Il y a ensuite la responsabilité de l’appareil institutionnel chargé de la protection de l’enfance. Le Cameroun a ratifié une batterie de traités internationaux qui protègent particulièrement l’enfant, surtout à cet âge, et qui sont particulièrement répressifs contre les comportements criminels sur les enfants. Sur la base de cet arsenal normatif, la communauté de la justice devra se mobiliser pour mettre en branle des mécanismes de poursuite qui n’attendent pas les plaintes formelles, les abus comme celui du complexe La Gaieté à Yaoundé étant légion. On n'aura pas entendu la Commission nationale des droits de l'homme, qui vient pourtant de présenter son rapport annuel 2010. La réputation de cette école et les faits saillants de sa célèbre maitresse se seraient donc jamais parvenus aux oreilles et aux yeux pourtant si inquisiteurs du gendarme camerounais des droits de l'homme et, donc, des enfants?
La responsabilité politique aussi est interpellée. Ailleurs, il y aurait déjà eu un branle bas général, devant la gravité de l’acte. Les ministres en charge des Affaires sociales, de la Promotion de la femme et de la Famille, à tout le moins, seraient déjà montées au créneau pour donner les premiers éclairages du gouvernement, et rassurer des parents désemparés. Pourquoi se taisent-elles? Est-il désormais temps de poser la question de savoir à qui on confie nos jeunes pousses dans la société?
Enfin, il n’est pas inutile d’interpeller la société tout entière. Les parents d’élèves d’abord, parce que ce qui est arrivé à la petite fille du complexe La Gaieté peut arriver à chaque enfant dans chaque école maternelle aujourd’hui; les enseignants et responsables d’écoles ensuite, pour la plupart corrects et ayant accepté le sacerdoce de préparer le Cameroun de demain, et qui souffriront encore plus de cette cotre publicité ; et le reste de la communauté. Car qui peut être sûr d’être à l’abri ? Pour un cas ainsi découvert, combien ont-ils été couverts?
Dans un pays où on a souvent manifesté parce qu’on a haussé le prix du carburant ou du poisson, où on a marché pour des indemnisations mal négociées ou des arriérés de salaire accumulés, va-t-on rester indifférent devant l’enfance outragée?
Par Alain B. Batongué
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