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Imposant le culte exclusif du dieu solaire Aton, Akhénaton initia une réforme religieuse majeure… Quels étaient ses objectifs ?

Au regard de l’époque contemporaine, le pharaon Amenhotep IV, qui changea son nom en Akhénaton, passe pour le fondateur du premier monothéisme de l’histoire de l’humanité. C’est en effet à ce titre qu’il est célébré et médiatisé depuis le début du XXe siècle par de nombreux intellectuels, tels Sigmund Freud, Philip Glass, Agatha Christie, Thomas Mann, Naguib Mahfouz, Albert Jacquard, et bien d’autres. Ainsi érigé en héros de notre culture moderne, le royal zélateur du dieu Aton s’est vu attribuer la paternité de presque tous les grands mouvements idéologiques de notre temps, et, en particulier, bien sûr, celle des religions du Livre. Ce phénomène, que l’on n’a pas hésité à qualifier d’« hallucination culturelle (1) », relève avant tout, on l’aura compris, d’une projection de nos valeurs occidentales et contemporaines sur un personnage qui vécut voici près de trente-cinq siècles.

Mais en dépit de ces innombrables réinterprétations modernes, Akhénaton est, à la différence de nombre d’autres fondateurs de religion, un personnage de l’histoire et non de la mémoire, pour reprendre l’heureuse expression de Jan Assmann (2). En effet, contrairement à ce que l’on observe pour Moïse, Jésus ou Mohammed, notre seule et unique source de connaissance de sa véritable histoire n’est pas ce que la mémoire collective a voulu en retenir – d’autant qu’il fut jeté dans les oubliettes de l’histoire officielle par ses successeurs –, mais bien les documents contemporains de son existence, qui nous permettent d’aborder les intentions authentiques de ce réformateur religieux.

Une autre particularité de la nouvelle religion prônée par Akhénaton est qu’elle émane d’un roi, à la tête d’un véritable empire : celui de l’Égypte au sommet de sa puissance. Il avait donc – déjà – le pouvoir et les moyens de ses ambitions. En outre, la dimension politique de sa réforme est inévitable et ne saurait être négligée.

 

L’équilibre cosmique

Dans l’ancienne Égypte, la distinction – si moderne et occidentale – entre pouvoir politique et religion n’a jamais eu aucun sens. La culture pharaonique naquit d’ailleurs, au sortir de la préhistoire (durant la seconde moitié du ive millénaire avant notre ère), de l’émergence conjointe de sa royauté et de sa religion. L’une et l’autre sont parfaitement indissociables. Elles structurent la vision égyptienne du monde. Toute religion constitue un système explicatif du monde qui – comme tous les autres systèmes explicatifs du monde (y compris la science elle-même) – fait intervenir des forces qui s’exercent sur le réel et avec lesquelles il est possible d’interagir pour infléchir le cours naturel des événements. Pour les anciens Égyptiens, la relation avec ces forces surnaturelles – c’est-à-dire, dans le cas présent, avec les dieux – nécessite des capacités particulières ; elle est l’apanage du souverain, qui accomplit une fonction divine sur Terre et garantit ainsi l’équilibre cosmique, auquel concourent dieux et hommes. La relation au divin est donc fondamentalement monopolisée par Pharaon, seul intermédiaire autorisé entre la collectivité humaine et le monde de l’au-delà. Et ce même si, dans la pratique, le roi doit se faire aider par des délégués – tels les prêtres – qui permettent d’assurer le culte et l’interface avec les divinités chaque jour à travers toute l’Égypte.

Ce système, qui puise ses racines dans la préhistoire de la civilisation pharaonique, va connaître quelques modifications significatives à partir du milieu du iie millénaire avant notre ère, avec l’avènement du Nouvel Empire (de - 1550 à - 1080). Pour la première fois de son histoire, suite à diverses occupations étrangères, l’Égypte fonde un véritable empire, qui s’étend de la quatrième cataracte du Nil, en Nubie, à l’actuelle frontière syro-turque. Fort de cette suprématie, l’Égyptien en vient à penser son rapport au monde différemment et cherche désormais à contrôler sa destinée, à titre collectif, mais aussi à titre individuel. Apparaît alors une nouvelle forme de religiosité populaire, qui se manifeste par le développement sans précédent de moyens d’interaction personnelle avec le divin et les forces de l’au-delà (magie, oracles publics…), permettant au fidèle de faire appel à une ou plusieurs divinités secourables, selon ses besoins ou ses souhaits.

Parallèlement, si le monde qui environnait l’Égypte s’égyptianise, l’Égypte, en retour, se mondialise. Cela entraîne une inévitable remise en question de ses fondements culturels. Sur un plan théologique, on assiste à ce qui a été décrit comme « une crise de la représentation polythéiste du monde (3) » : la mythologie complexe de l’interaction des différentes divinités qui assurait la pérennité du cosmos fait place à la vision d’un univers perçu comme émanation d’un dieu suprême, dont toutes les autres déités ne sont en somme que des manifestations ponctuelles, des épiphénomènes. Cette divinité suprême, démiurge et animateur cosmique, c’est le dieu solaire, autour duquel se structure progressivement l’ensemble du panthéon. Il est vénéré sous son aspect d’Amon-Rê, à la fois « roi des dieux », garant divin de la royauté légitime, « qui écoute les prières (et) le suppliant ».

C’est dans cette ambiance hénothéiste (Mot-clé ci-dessous) et héliocentriste qu’Amenhotep IV, futur Akhénaton, monte sur le trône d’Égypte. Il se place tout d’abord ostensiblement sous les auspices du dieu qui cautionne la royauté légitime : Amon-Rê. Mais très vite, dès l’an I de son règne, il s’en détourne brutalement pour se consacrer à une autre divinité solaire et royale, le futur Aton, qui monopolisera toujours plus exclusivement sa dévotion. Depuis l’aube de la civilisation pharaonique, Aton est le nom de l’astre solaire, de la manifestation tangible du dieu Soleil, en tant que force créatrice et animatrice du cosmos. Sous le règne précédent, il avait déjà servi à désigner le roi d’Égypte en sa qualité de manifestation terrestre du démiurge. Très clairement, Aton est défini par Amenhotep IV-Akhénaton comme une alternative au dieu Amon-Rê. Mais pourquoi un tel revirement ?

 

Aton, dieu personnel d’Akhénaton

Aton, nouvelle divinité tutélaire de la royauté, est le dieu personnel d’Akhénaton. Si « tout un chacun peut constater son existence en levant les yeux au ciel », comme le précise un texte de l’époque, il ne communique qu’avec son fils, le roi. Il établit donc une théocratie complètement maîtrisée par Pharaon. Faut-il en déduire qu’Amenhotep IV-Akhénaton aurait vu sa légitimité menacée ou remise en question ? Si le roi d’Égypte avait, en théorie, une mainmise parfaite sur la désignation des hauts responsables du clergé et de la cour, il est certain qu’Akhénaton dut faire face à des contestations, puisque, de façon tout à fait unique dans l’ensemble de la documentation égyptologique, il y fait lui-même allusion, dans le décret de fondation de sa nouvelle résidence, Akhet-Aton, « l’Horizon-d’Aton » (sur le site d’Amarna). L’aventure éphémère de l’atonisme est donc, fondamentalement, une tentative de restauration d’un pouvoir théocratique absolu, qui n’eut en réalité que très peu d’impact sur la population. Elle sera d’ailleurs bien vite reniée, en raison d’une épidémie de peste et de revers militaires qui clôturent le règne d’Akhénaton et qui seront interprétés comme une punition divine pour errements sur une voie à ne pas suivre.

Mais puisque l’atonisme se révèle être une récupération personnelle, politiquement motivée, de l’évolution endogène de la religion pharaonique au Nouvel Empire, les principes sur lesquels il fut fondé perdurèrent au-delà des dix-sept années durant lesquelles Akhénaton gouverna l’Égypte. La nouvelle religiosité populaire continua de se développer et le panthéon égyptien se dota de figures aux compétences multiples, de plus en plus omnipotentes, tout à la fois cosmiques et à l’écoute du fidèle, créant un terreau favorable pour les cultes et religions de piété personnelle, tel le christianisme, qui connaîtra un vif succès sur les rives du Nil durant les derniers siècles de l’Antiquité.

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